Nation

Ce jour-là en RDC : le 24 novembre 1965, Mobutu prend le pouvoir

Mobutu Sese Seko, président de la RDC, alors Zaïre, en juin 1983 à Lubumbashi.

Quelques mois seulement après l’indépendance du pays en 1960, Joseph Mobutu était propulsé commandant en chef de l’armée congolaise. Cinq années et quelques crises politiques plus tard, le colonel s’empare du pouvoir le 24 novembre 1965. Et le conservera pendant plus de 30 ans.

« Il manquait de discipline chez nos hommes politiques. Pendant cinq ans, nous allons l’instaurer dans tous les domaines : politique, économique, financier », soutient Joseph-Désiré Mobutu devant la presse belge pour justifier son (nouveau) coup d’État du 24 novembre 1965. Six jours plus tôt il accédait aux plus hautes fonctions de la hiérarchie militaire avant de destituer ainsi le chef de l’État, Joseph Kasa-Vubu, et son Premier ministre, Évariste Kimba.

Déjà en 1960, à peine 76 jours après l’indépendance du Congo, le 14 septembre 1960, Mobutu s’imposait comme l’homme fort du pays.

IL NE S’AGIT PAS D’UN COUP D’ÉTAT MILITAIRE, MAIS PLUTÔT D’UNE SIMPLE RÉVOLUTION PACIFIQUE.

« Chers compatriotes, ici c’est le colonel Mobutu Joseph, chef d’état-major de l’armée nationale congolaise, qui vous parle de Léopoldville [aujourd’hui, Kinshasa, NDRL]. L’armée nationale congolaise a décidé de neutraliser le chef de l’État [Joseph Kasa-Vubu, premier président du pays, NDRL] jusqu’à la date du 31 décembre 1960 […]. Il ne s’agit pas d’un coup d’État militaire, mais plutôt d’une simple révolution pacifique. L’armée va aider le pays a résoudre ses différents problèmes qui deviennent de plus en plus aigus », avait-il lancé pour annoncer la « neutralisation » de l’exécutif.

Mais Mobutu ne prend pas – officiellement – le pouvoir à ce moment-là. Il place en résidence surveillée le Premier ministre Patrice Émery Lumumba, pourtant son mentor politique (celui-ci avait nommé Mobutu secrétaire d’État à la présidence au sein du premier gouvernement congolais). Ce dernier, après avoir tenté une évasion, sera arrêté, puis transféré le 17 janvier 1961 dans le Katanga où il sera assassiné.

Mobutu, seul maître du Zaïre

Après la mort de Lumumba, Mobutu réhabilite Kasa-Vubu à la tête du pays mais garde lui le commandement de l’armée qui fait face à une rébellion menée par les fidèles du Premier ministre assassiné… jusqu’à sa prise de pouvoir officielle, le 24 novembre 1965.

C’est le début d’un régime autocratique dirigé d’une main de fer. Éliminant au passage tout potentiel opposant au nouveau pouvoir. À l’instar d’Évariste Kimba, Premier ministre déchu et trois autres politiciens, accusés de comploter contre les nouvelles institutions avant d’être pendus début juin 1966. Le ton est donné.

L’année suivante, le « citoyen-président » crée le Mouvement populaire de la révolution (MPR), le parti-État. Il en devient le « père fondateur ». Tous les Congolais sont de fait membres de la formation politique. Un monopartisme qui durera jusqu’en 1990. Cette année-là, les larmes aux yeux, le chef de l’État et président du MPR annonce qu’il quitte la tête du parti, autorisant en même temps le multipartisme.

Ce qui reste du « mobutisme »

Celui qui avait rebaptisé son pays le Zaïre sera finalement chassé du pouvoir par les armes en 1997. Après 32 ans de règne sans partage. Trois décennies durant lesquelles Mobutu a su tout de même faire émerger chez ses compatriotes un profond sentiment d’appartenance à une même nation. La fierté d’être tous, malgré leurs différences (le pays compte plus de 400 tribus),  Zaïrois, aujourd’hui Congolais. Cinquante ans après, les compatriotes s’en souviennent.

LA POLITIQUE DE L’AUTHENTICITÉ ET LA « ZAÏRIANISATION » (1970-1980)
La collaboration qui existait entre les missionnaires et les chrétiens eut à subir une nouvelle épreuve : la crise sociale et religieuse des années 1970. Elle était le signe d’une mutation culturelle, faite de rupture avec le passé colonial et de « réappropriation » des valeurs ancestrales 907 . Les changements symboliques des noms des lieux et des personnes en furent les signes précurseurs :

‘« Le 27 octobre 1971, la République Démocratique du Congo, indépendante depuis 1960, devenait le Zaïre. Déjà le franc congolais que soutint la Belgique durant le seconde guerre mondiale, était devenu le zaïre divisé en 100 makuta. L’hymne national composé, au concours, par Boka di Mpasi, (…), prenait nom La Zaïroise. Quant au fleuve qui continue à s’appeler Congo à Brazzaville, il s’appelle désormais Zaïre à Kinshasa. Ces changements symboliques sont l’expression d’un profond mouvement culturel amorcé le 24 novembre 1965, lorsque, pour mettre fin aux désordres sanglants et à la ‘congolisation’, qui, (…), avaient suivi l’indépendance, l’armée prend le pouvoir ayant à sa tête le général Mobutu, alors âgé de 35 ans. Cinq ans plus tard, le 5 décembre 1970, après avoir donné à son pays l’unité et la paix, lui avoir rendu sa fierté et son bonheur, le général Mobutu, élu président au suffrage universel, entamait son septennat 908 ».’
Ce septennat fut caractérisé par le mouvement zaïrois de l’authenticité 909 qui se définit comme suit :

‘« Le nationalisme zaïrois authentique est une prise de conscience de ce qui nous est propre. Le Mouvement Populaire de la Révolution entend réaliser la révolution de la nation zaïroise au moyen de ce principe : ‘dans l’exaltation des valeurs du pays dans le domaine intellectuel et culturel, par l’union de tous les zaïrois par la force et la grandeur de la République’ 910 ».’
Mais, ce principe qui incitait à une recherche de sa propre identité puisant dans le patrimoine culturel les éléments sur lesquels la personne pourrait rebâtir sa vie 911 se transforma, en 1972, en une idéologie politique de l’authenticité, lors du premier congrès ordinaire du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR).

Cette même année fut aussi celle de la radicalisation de la révolution et des grandes réformes des structures de l’Etat. Le pays se subdivisa en Régions, en Zones et en Collectivités au lieu de provinces, districts et territoires ; le gouvernement devint le conseil exécutif national et ses membres des commissaires d’Etat, et l’Assemblée nationale prit le nom de conseil législatif national.

Le pays, la République Démocratique du Congo, devint la République du Zaïre. Ce nom provient de Ndjali, nom provenant de la langue kikongo, et qui signifie fleuve, rivière. Sa déformation dans la prononciation par les Européens donna le Zaïre qui engloba à la fois le nom du pays, du fleuve, et de la monnaie comme chanté dans les slogans, ‘les trois Z’.

Le Président Mobutu, devant le Conseil présidentiel de l’ONU, le 4 octobre 1973, fit une campagne mondiale en faveur de la politique de l’authenticité. Elle se traduisit le 30 novembre 1973 par les mesures de la « zaïrianisation ». L’année suivante, le 15 août 1974, il prôna le ‘mobutisme’ comme doctrine du MPR qui devint un parti unique qui revendiquait un nationalisme zaïrois authentique dont la démarche était l’authenticité.

En 1977, il procéda, ensuite, à la décentralisation politique et économique. Ce triennat s’acheva, enfin, par la guerre de 80 jours au Shaba 912 , les nouvelles élections au suffrage universel au bout desquelles Mobutu fut reconduit comme Président du pays. Dès lors, il s’autoproclama président à vie.

La politique de l’authenticité trouve ses origines lointaines, en 1966, dans le « nationalisme authentique » prôné dans le Manifeste de la N’sélé qui marquait la volonté de se démarquer des idéologies importées. Pour Mobutu, la recherche de l’authenticité consistait à découvrir le vrai visage des Africains et des Zaïrois tel qu’il fut façonné, jour après jour, par les ancêtres.

Cette recherche de l’authenticité suscita des réactions au sein de l’Eglise catholique, la seule force capable de réagir à cette période, mais elle fut rapidement réduite au silence. L’idéologie du parti unique, Mouvement Populaire de la Révolution (MPR), dont le chef était le Président de la République, Joseph-Désiré Mobutu, devenu Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, le 12 janvier1972, aboutit à la laïcisation du pays. Le changement des prénoms chrétiens fut l’objet d’une controverse entre l’Eglise et l’Etat. Il semble avoir été une réaction à une provocation 913 du quotidien catholique La Libre Belgique qui se moquait de la loi du 5 janvier 1972 exigeant que les mulâtres prennent des noms africains.

Par ailleurs, ce quotidien se demandait pourquoi Mobutu qui se prétendait « authentique », conservait encore ses prénoms chrétiens de ‘Joseph-Désiré’. Pour relever ce défi il changea de prénom et à sa suite, à partir du 16 janvier 1972,. toute la population de nationalité zaïroise (congolaise). Dans les zones de Beni et de Lubero, cette situation fut à l’origine de déboires : plusieurs prenaient des noms à leur goût.

Toutefois, ceux qui ont appliqué, malgré eux, cette décision, donnèrent à leurs enfants les noms selon leur rang dans la famille restreinte 914 et leur adjoignaient celui de l’arrière-grand-parent. Ce fait a eu pour avantage d’identifier facilement les membres de la famille, mais a créé, en même temps plusieurs homonymes dans les registres de l’Etat et des paroisses à tel point qu’il est difficile de repérer la fiche de celui qui a perdu sa carte d’identités 915 . Depuis les années 1980, certains chrétiens, d’abord timidement, ajoutèrent aux noms des familles des prénoms chrétiens, et l’habitude s’est généralisée.

À la fin novembre 1972, le gouvernement interdit les organisations confessionnelles aux jeunes afin qu’ils adhèrent au mouvement du parti unique. Le ministre des Affaires politiques, Kithima, interdit, le 17 mars 1972, toute assemblée du clergé ou des religieuses et les réunions interconfessionnelles à moins qu’elles ne soient cultuelles (23 avril 1973).

L’ordonnance du 31 août 1972 stipula que tout officiant qui, en baptisant un zaïrois, lui donnerait une appellation aux consonances étrangères, serait puni d’une peine allant de six mois à cinq ans. La politique de l’authenticité vint à se confondre avec la politique de la laïcité de l’Etat. Cette nouvelle orientation que le Gouvernement donna à l’Etat avait, selon Henri Moraux divers aspects.

Elle était une « laïcité de l’État sui generis », déiste sans exclure les nouvelles religions, mais anticléricale. Par ailleurs, cette laïcité revalorisa les religions traditionnelles en prônant « le Dieu des Ancêtres ». Ces religions ancestrales devinrent une nouvelle forme de ressourcement authentique et d’expérience religieuse. Enfin, elle affirmait que l’Etat était le seul maître de son « autodétermination » et que son projet était exclusif, car « un corps à deux têtes est un monstre 916 ».

La situation sociale du moment se caractérisait par les dix fléaux que le Président dénonça dans son discours du 4 janvier 1975. Il s’agissait notamment de la liberté trompeuse qui a conduit au dérèglement moral et à la licence, la crise agricole qui a sacrifié la paysannerie à l’industrie, le chômage, l’inflation, les méfaits de la société de consommation, la crise dans l’éducation et la formation de la jeunesse, l’injustice sociale, le manque de solution aux problèmes sociaux, l’égoïsme et l’individualisme érigés en mode de vie 917 .

La nouvelle idéologie politique, au lieu de combattre ces méfaits qui minaient le pays, se mit au service d’un pouvoir totalitaire, manipula les personnes et leur conscience afin de mythifier la personne du Président Mobutu jusqu’à le considérer comme un messie politique. Ce messianisme politique renforça la laïcisation de l’État qui ne tint plus compte de la liberté religieuse et se transforma en une opposition à la religion chrétienne 918 .

Cette idéologie devint hostile à l’Église du Zaïre en général. Les noms chrétiens ainsi que les noms des lieux cédèrent la place aux noms africains : le parc national Albert et le lac Edouard, parmi tant d’autres, devinrent respectivement par national des Virunga et Lad Id Amin. Seuls, les noms musulmans furent tolérés. Les insignes chrétiens, crucifix et statues, objet de dévotion populaire, furent enlevés des places publiques et remplacées par les images ou les monuments du Président que le mouvement considérait comme le messie libérateur.

Les solennités de Noël 919 , de l’Ascension, de l’Assomption et de la Toussaint ne pouvaient plus être célébrées en jours de semaine car ces jours étaient ouvrables. Les processions du Saint Sacrement lors de la Fête-Dieu ou de l’Assomption, furent prohibées les jours de la semaine ainsi que le dimanche. Le culte et la manifestation populaire publique de la religion chrétienne furent interdits.

Par ailleurs, l’enseignement religieux dans les écoles, qui furent toutes étatisées, fut remplacé par l’instruction civique. La messe scolaire fut interdite. Les mouvements chrétiens de jeunesse 920 : le Kiro, le scoutisme, la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (J.O.C.), le Mouvement Eucharistique des Jeunes (M.E.C.) furent supprimés ou alors affiliés au mouvement du parti, le Mouvement Populaire de la Révolution (M.P.R.), qui a même été considéré par certains membres du gouvernement comme une Église 921 .

Devant cette situation, l’Église du Congo, presque réduite au silence, réagit d’abord dans ses déclarations du 15 au 16 janvier 1973 en distinguant les valeurs positives et négatives de la nouvelle politique :

‘« Recourir à l’authenticité est une démarche qui nous permet d’être pleinement nous-mêmes et cependant de rester ouverts à autrui et au progrès. Renouer avec les hommes libres qu’étaient les ancêtres implique, en effet, la réadoption de toutes les valeurs compatibles avec les exigences du monde moderne. La foi chrétienne ne nous dispense pas d’un tel effort. Bien au contraire, elle nous y stimule, car elle nous aide à prendre au sérieux notre tâche d’homme et le service social que nous sommes appelés à rendre à nos frères.’ ‘Cependant, plusieurs mesures et déclarations visent les Églises chrétiennes : suppression de mouvements de jeunesse confessionnels ; suppression de prénoms chrétiens (…) ; suppression de moyens d’expression, notamment de la presse chrétienne ; suppression de crucifix et de croix dans les lieux et établissements publics ; suppression des cours de religion dans les écoles ; suppression des Facultés de théologie au sein de l’UNAZA (Université Nationale Zaïroise) ; proclamation du M.P.R. comme Église. La position qui est de plus en plus faite à l’Église, notamment la rupture des accords sans la moindre information, la place dans une situation difficile. Elle se voit, somme toute, comme Institution, réduite à sa mission d’évangélisation intérieure.’ ‘Surtout, le chrétien trouve dans la foi au Christ une nouvelle approche du monde. Tout ce que nous pouvons faire en suivant le Christ revêt par-là une valeur et un sens nouveau. L’éthique chrétienne est, de ce fait, créatrice d’un type d’homme et d’un type de civilisation capable d’échapper à toute sclérose. En conséquence, nous nous garderons de confondre foi et culture, c’est-à-dire des mode de vie, de penser et d’agir dans lesquels une civilisation a pu incarner sa foi 922 ».’
L’épiscopat du Congo donna ensuite des directives inspirées de la doctrine de l’Eglise dans son Instruction à l’usage des vicaires apostoliques (1659) qui recommandait aux missionnaires d’être éloignés de la politique et des affaires de l’Etat 923 ». Les Evêques du Congo rappelèrent aux ecclésiastiques, religieuses, religieux et prêtres, le fait qu’ils ne peuvent pas être membres d’un parti ou à son service mais qu’ils sont mis à part pour l’annonce de l’Evangile.

Par ailleurs, ils demandèrent au clergé de former une jeunesse responsable et des laïcs adultes. Les évêques recommandèrent aux ecclésiastiques de tenir, dans les maisons de formation, les jeunes informés des réalités de la vie nationale. Enfin, ils interdirent la Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution (JMPR) dans les grands séminaires, et le tolérèrent aux petits séminaires 924 , mais avec des conditions très restrictives.

Au petit séminaire de Musienene, il s’agissait seulement de hisser le drapeau, sans chanter ni crier des slogans. Les élèves avaient seulement à participer aux rassemblements populaires. Dans les collèges et les lycées, un cadre du parti unique fut installé dans chaque institution. L’idéologie du parti, apprise à travers les chants pendant au moins quinze minutes avant le début des cours, se répandit sur tout le territoire zaïrois.

Si les Évêques appréciaient l’humanisme de l’idéologie du Manifeste de la N’Sélé, et les réalisations du régime, ils s’opposaient à la perte de la liberté individuelle de tout citoyen, condamnaient le mauvais comportement des membres du parti, et récusaient les tendances totalitaires de l’Etat et le culte de la personnalité 925 .

En effet, sur ces points, des équivoques par rapport au langage chrétien apparurent très vite dans l’idéologie de l’authenticité : le Mouvement Populaire de la Révolution (MPR) pouvait être considéré comme une « Église » et son fondateur, un messie, un sauveur, envoyé par les ancêtres, libérant l’homme zaïrois de l’aliénation religieuse. Le Président Mobutu s’autoproclama le gardien de certaines valeurs ancestrales, et les membres du mouvement tenaient la place des apôtres. Bref, sous l’idéologie de l’authenticité couvait une décolonisation religieuse antichrétienne 926 .

L’impact de cette politique de l’authenticité eut des retentissements sur la vie chrétienne dans le diocèse. Le recours à l’authenticité signifia pour les chrétiens dans le diocèse de Butembo-Beni le recours aux ancêtres et aux pratiques traditionnelles. Un syncrétisme religieux se généralisa dans le diocèse 927 . La jeunesse n’étant plus sous le contrôle des instituteurs et de leurs pasteurs, s’imprégna de l’esprit du temps. Pour elle, l’authenticité, transformée en langue vernaculaire, le kinande, signifia obutendisikia c’est-à-dire littéralement « ne plus respecter 928 ».

Licence, dérèglement moral, désobéissance, manque de piété filiale s’affichaient. Des membres des mouvements chrétiens de jeunes, qui s’affilièrent au mouvement du parti, se comportèrent comme certains policiers et soldats 929 . La politique de l’authenticité créa une trouble social et religieux chez les chrétiens privés de points de repères dans la tradition ancestrale et dont les références chrétiennes étaient combattues.

Depuis que l’instruction chrétienne était bannie du programme scolaire, les enseignants s’éloignaient progressivement de la vie paroissiale. Il fallut instituer des catéchistes pour l’enseignement religieux hors de l’école pour les enfants qui se préparaient aux sacrements. Ces catéchistes se limaient à l’essentiel du contenu des sacrements. Il en résulta deux sortes de chrétiens dans une même communauté, les catéchumènes et les anciens qui avaient reçu l’intégralité du catéchisme, et les chrétiens issus des écoles dont les enseignements chrétiens s’évanouissaient après la réception des sacrements. Si en 1976, les écoles furent remises entre les mains des confessions religieuses pour les diriger, recruter les professeurs et les gérer, la religion ne fut pas reintroduite dans le programme scolaire. Elle a cédé la place aux leçons de civisme.

Dans les années 1972-1975, ces situations eurent des répercussions sur les missionnaires assomptionnistes du diocèse de Butembo-Beni : douze religieux rentrèrent en Europe. Les uns étaient découragés par le syncrétisme religieux et par les attaques adressées contre les missionnaires qui, parfois, étaient considérés comme des opposants au gouvernement. Cette situation pesa fortement sur ceux qui étaient déjà fragilisés par la maladie ou par l’âge 930 .

Depuis les années 1980, le diocèse de Butembo-Beni fut victime de l’occupation des Forces Armées Zaïroises (FAZ) du Président Mobutu. Cette présence militaire était justifiée par celle des rebelles NALU (National Alliance for the Liberation of Uganda) qui s’étaient réfugiés dans les Monts Ruwenzori. Jusqu’à la fin du siècle dernier, les soldats de l’armée régulière n’ont jamais réussi à les déloger du sol congolais.

Par ailleurs, après la Conférence Nationale Souveraine (1991), au Kivu se déclencha la guerre de libération sous l’égide de l’Alliance des Forces pour la Démocratie et la Libération (AFDL) du Congo. Cette Alliance qui impliquait non seulement des Congolais, mais aussi des pays voisins, le Rwanda, le Burundi, et l’Ouganda, fut dirigée par Laurent Désiré Kabila qui renversa le pouvoir de Mobutu, le 17 mai 1996.

L’Est du pays devint un champ de bataille lors de cette guerre de libération. L’archevêque Munzihirwa Christophe périt pour avoir dénoncé les exactions de la guerre et du nouvel occupant. Deux ans plus tard, le 3 août 1988, une seconde guerre de libération commença afin de renverser le régime de Laurent Désiré Kabila. Certains Congolais, appuyés par le Rwanda et l’Ouganda, constituèrent un parti politique, le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (R.C.D) avec ses ramifications.

Cette guerre, non plus, n’épargna pas le nouvel archevêque de Bukavu, Mgr Emmanuel Kataliko, à cause des dénonciations contenues dans sa lettre pastorale de Noël 1999 dans laquelle il écrivait :

‘« Des pouvoirs étrangers, avec la collaboration de certains de nos frères congolais, organisent des guerres avec des ressources de notre pays. Ces ressources, qui devaient être utilisées pour notre développement, pour l’éducation de nos enfants, pour guérir les malades, bref pour que nous puissions vivre d’une façon plus humaine, servent à nous tuer. Plus encore, notre pays et nous-mêmes, nous sommes devenus objet d’exploitation. Tout ce qui a de la valeur est pillé, saccagé, amené à l’étranger ou simplement détruit. Les impôts collectés, qui devraient être investis pour le bien commun, sont détournés.’ ‘Des taxes exorbitantes n’étranglent pas seulement le grand commerce et l’industrie, mais aussi la maman qui vit de son petit commerce. Tout cet argent prélevé sur nous, provenant de nos productions, et déposé à la banque, est directement prélevé par une petite élite venu d’on ne sait où. Même notre personne humaine n’échappe pas à cette exploitation oppressive : tous ceux qui travaillent dans un service public ne reçoivent pas leur salaire, malgré qu’ils apportent des richesses avec leur labeur. Cette exploitation est soutenue par une stratégie de terreur qui entretient l’insécurité .’
En ville, des bandes armées, souvent en tenue militaire, font irruption dans nos maisons, volent le peu de biens qui nous restent, menacent, enlèvent et même tuent nos frères. Nos frères et sœurs, dans les campagnes, sont massacrés à grande échelle. Les victimes se comptent déjà par milliers et les rescapés, pour se sauver, sont obligés de se déplacer avec toutes les conséquences que cela comporte.

Notre Eglise institutionnelle elle-même n’est pas épargnée. Des paroisses, des presbytères, des couvents ont été saccagés. Des Prêtres, des Religieux, des Religieuses sont frappés, torturés et même tués parce que, par leur mode de vie, ils dénoncent l’injustice flagrante dans laquelle est plongée le peuple, condamnent la guerre et prônent la réconciliation, le pardon et la non-violence 931 ».

Cette lettre pastorale qui dénonce la situation politique, sociale, économique et religieuse dans le Kivu, à l’Est du Congo/Kinshasa fut prise par les membres du Rassemblement Congolais pour la Démocratie comme un écrit « incendiaire », et « une violence verbale intolérable 932 ». Elle valut à l’évêque une relégation de six mois (17 février – 14 septembre2000). Deux semaines après son retour à Bukavu, il se rendit au Symposium des Evêques d’Afrique et du Madagascar, à Rome, où il mourut le 4 septembre 2000.

À son décès, les médecins pensèrent à un infarctus, mais le lendemain le Saint Siège ajouta : « Pris d’un malaise mardi en fin de soirée, Mgr Kataliko a été emmené à l’hôpital voisin de Marino, mais les médecins n’ont pu le sauver. Son cœur était certainement très affaibli par tous les poisons que ses ennemis l’avaient contraint à absorber : humiliations, exactions, vexations 933 ». Tous ces faits témoignent du climat de violence qui caractérisent cette période.

Notes
907.
Isidore NDAYWEL è NZIEM, Histoire générale du Congo. De l’héritage ancien à la République Démocratique du Congo. Bruxelles, Duculot, 1998, p. 781.

908.
Zaïre, un fleuve, une nation, une monnaie », dans MISSI, 9 novembre 1975, 264.

909.
Isidore NDAYWEL è Nziem, Histoire générale du Congo, op. cit, p. 667-686. Dans cette section intitulée, le nouvel ordre national, l’auteur examine la création du parti unique, la formulation d’une philosophie politique, et le recours à l’authenticité qui formèrent l’idéologie politique du Président Mobutu.

910.
Charles MBOGHA, op. cit, p. 251-252.

911.
« Zaïre, un fleuve, une nation, une monnaie », op. cit., p. 28.

912.
Mandjumba MWANYIMI-MBOMBA, Chronologie générale de l’histoire du Zaïre, des origines à 1988. Kinshasa, C.R.P., 1989, p. 95-97 ; Isidore NDAYWEL è NZIEM, op. cit., p. 678-679.

913.
Isidore NDAYWEL è NZIEM, op. cit., p. 678-679.

914.
Les Nande portent des noms selon leur sexe et selon leurs successions dans le foyer conjugal. Pour plus d’ambles informations, on peut consulter le répertoire des noms nande établi par Lieven BERGMANS, Munande, comment t’appelles-tu ?, Butembo, Editions Assomption Butembo-Beni, 1972, 28 p.

915.
Plainte commune des agents de la christianisation et de l’Etat autour des enfants nés entre 1972-1985.

916.
Ibid., p. 250-264.

917.
Charles MBOGHA, op. cit., p. 253.

918.
APAR, 2 LP 120 : [Assemblée Plénière des Évêques du Zaïre], Notre foi en Jésus-Christ, Kinshasa le 16 janvier 1975, p. 2.

919.
APAR, 2 LP 113-119, Dossier de Noël 1974.

920.
Nous reviendrons sur ces mouvements quand nous étudierons leur genre d’apostolat dans le diocèse.

921.
La considération du Mouvement Populaire pour la Révolution (MPR). comme une Église fut une déclaration du Commissaire d’État aux Affaires politiques, le Citoyen Engulu, aux responsables régionaux de l’éducation nationale, en date du 4 décembre 1974. Elle est citée par l’Assemblée Plénière de l’Épiscopat du Zaïre, Notre foi en Jésus-Christ, op. cit, p.2.

922.
Déclarations des Evêques citées dans « Zaïre, une nation, une monnaie », op. cit., p. 281.

923.
Jean COMBY, Deux mille ans d’évangélisation. Tournai, Desclée, 1992, p. 168. L’auteur cite L’Instruction à l’usage des vicaires apostoliques en partance pour les royaumes chinois de Tonkin et de Cochinchine (1659), dans Le Siège apostolique et les Missions, U.M.C. Paris-Lyon, 1959, p. 9.

924.
[Assemblée Plénière des Évêques du Zaïre], Notre foi en Jésus-Christ, op. cit., p. 259.

925.
Henri MAURIER, op. cit., p.259.

926.
« Zaïre, un fleuve, une nation, une monnaie », op. cit., p. 28.

927.
A propos de ce syncrétisme religieux, nous pouvons signaler le cas parmi tant d’autres du catéchiste Vinzendi (Vincent) de Muhangi qui pratiqua clandestinement la sorcellerie à l’insu de son curé tout en dispensant le catéchisme dans la paroisse.

928.
L’auteur de ce texte est un témoin direct de ces évènements et des complaintes des parents contre leurs fils désobéissants et impolis.

929.
Parmi les cas connus, nous citons ici un ami. Kamale était un scout qui était un enfant de chœur et aimé de son curé l’abbé Alphonse Mavondo dans la paroisse de Luotu. Ce scout était le chef de file quand il fallait arracher les statues des places publiques et dénuder les murs des crucifix jusqu’à envouloir à ceux du petit séminaire de Musienene. Reconverti, il est actuellement un lecteur et un membre du conseil dans la communauté ecclésiale vivante dans notre village Tanda.

Un autre scout dans la paroisse de Musienene avait comme totem Chevreuil. Lors de l’authenticité, il transforma son nom en cercueil et fut réputé pour sa méchanceté. Un dernier cas dans la même paroisse fut celui de Michel, mon chef dans le Kiro. Il devint policier. Actuellement, il s’est repris et est devenu catéchiste dans la paroisse de Mangina à Baiti.

930.
Lieven BERGMANS, Cinquante ans de présence assomptionniste au Nord-Kivu, op. cit., p. 181-182.

931.
Emmanuel Kataliko, Extrait du Message de Noël 1999 aux fidèles de Bukavu (Reccueil privé des lettres de Mgr Emmanuel Kataliko, rassemblées par l’auteur de ce texte).

932.
Matthieu SITONE, Hommage à Mgr Emmanuel Kataliko, Archevêque de Bukavu, (17/05/1997–11/10/2000) (sous presse à Rome), 2003, p. 34.

933.
[STANDARD, CHURC/RELIGIOUS AFFAIRS], A la mémoire de Mgr Kataliko, défenseurs

PROCLAMATION DU CORDIALEMENT MILITAIRE DES FORCES ARMÉES

A L’invitation du Lieutenant général Mobutu, Commandant en Chef de l’Armée Nationale Congolaise, les autorités supérieures de l’Armée se sont réunies le 24 novembre 1965, en sa résidence. Ils ont fait un tour d’horizon de la situation politique et militaire dans le pays. Ils ont constaté que, si la situation militaire était satisfaisante, la faillite était complète dans le domaine politique. Dès l’accession du pays à l’indépendance, l’Armée Nationale Congolaise n’a jamais ménagé ses efforts désintéressés pour assurer un sort meilleur à la population. Les dirigeants politiques, par contre, se sont cantonnés dans une lutte stérile pour accéder au pouvoir sans aucune considération pour le bien-être des citoyens de ce pays. Depuis plus d’un an, l’Armée Nationale Congolaise a lutté contre la rébellion qui, à un moment donné, a occupé près des deux tiers du territoire de la République. Alors qu’elle est presque vaincue, le Haut Commandement de l’Armée constate avec regret qu’aucun effort n’a été fait du côté des autorités politiques pour en venir en aide aux populations éprouvées qui sortent maintenant en niasse de la brousse, en faisant confiance à l’Armée Nationale Congolaise. La course au pouvoir des politiciens risquant à nouveau de faire couler le sang congolais, les autorités supérieures de l’Armée réunies ce mercredi 24 novembre de 1965 autour de leur Commandant en Chef ont pris, en considération de ce qui précède, les graves décisions suivantes:

  1. Monsieur Joseph Kasa-Vubu est destitué de ses fonctions de Président de la République.
  2. Monsieur Évariste Kimba, député national, est déchargé de ses fonctions de formateur du Gouvernement.
  3. Le Lieutenant général Joseph Désiré Mobutu assurera les prérogatives constitutionnelles du Chef de l’État.
  4. Les institutions démocratiques de la République, telles qu’elles sont prévues par la Constitution du 1er août 1964, continueront à fonctionner et à siéger en exerçant leurs prérogatives. Tel est notamment le cas de la Chambre des députés, du sénat et des institutions provinciales.
  5. La République Démocratique du Congo proclame son adhésion à la Charte de l’Organisation des Nations Unies et de l’organisation de l’Unité africaine.
  6. Tous les accords conclus jusqu’ici avec les pays amis seront respectés.
  7. Sauf si le Parlement en décide autrement, les accords concernant l’adhésion de la République démocratique du Congo à la Charte de l’organisation commune africaine et malgache seront respectés.
  8. La politique internationale du Congo, pays africain, sera inspirée par les intérêts du continent africain tout entière. Dans cet ordre d’idées, la politique d’entente entre le Congo et les pays africains sera poursuivie et continue.
  9. Aucune ingérence dans les affaires intérieures de l’État, de quelque nature que ce soit, ne sera tolérée.
  10. Toutes les mesures d’interdiction qui ont frappé dernièrement certaines publications tant congolaises qu’étrangères sont levées à partir de ce jour. Le Haut Commandement de l’Armée Nationale Congolaise invite les propriétaires des publications dont les installations ont été saccagées à se présenter au quartier général en vue d’obtenir les dédommagements des dégâts causés par certains éléments irresponsables.
  11. Les droits et les libertés garantis par la Constitution du 1er août 1964, tells que prévus dans ses articles 24, 25, 26, 27 et 28, seront

respectés. Il en est notamment ainsi de la liberté de pensée, de conscience, de religion, d’expression, de presse, de réunion et d’association.

  1. L’Armée Nationale Congolaise s’étant tenue en dehors et au-dessus des activités politiques, tous les détenus politiques seront libérés. Cette décision ne s’applique pas aux membres des bandes insurrectionnelles ayant commis une atteinte à la sûreté intérieure de l’État.
  2. Il n’est point besoin de préciser que l’Armée Nationale Congolaise, gardienne de la sécurité des biens et des personnes, tant congolaises qu’étrangères, continuera à la garantir.

En prenant ces graves décisions, le Haut Commandement de l’Armée Nationale Congolaise espère que le Peuple congolais lui en sera reconnaissant, car son seul but est de lui assurer la paix, le calme, la tranquillité et la prospérité qui lui ont fait si cruellement défaut depuis l’accession du pays à l’indépendance. Le Haut Commandement de l’Armée Nationale Congolaise demande à tous les Congolais de lui faire confiance. Il demande également que le fonctionnement régulier des institutions, de l’administration et de l’économie du pays soit assuré par la présence de tous sur le lieu de leur travail.

Le lieutenant général Joseph Désiré Mobutu, assumant les prérogatives de Président de la République, prend les décisions suivantes :

  1. Le colonel Léonard Mulamba assumera les fonctions de Premier ministre;
  2. Le Colonel Léonard Mulamba est chargé de former un gouvernement représentatif d’union nationale dont fera partie au moins un membre de chacune des vingt et une provinces de la République Démocratique du Congo et de la ville de Léopoldville;
  3. Pendant toute la durée durant laquelle le lieutenant général Mobutu exercera les prérogatives de Président de la république, le Général Major Louis Bobozo remplira les fonctions de commandant en chef de l’Armée nationale Congolaise.

Fait à Léopoldville, le 24 novembre 1965.

Signé :

Lieutenant général Joseph-Désiré MOBUTU
Lieutenant-colonel J. TSHATSHI
Lieutenant-colonel A. SINGA
Lieutenant-colonel A. TUKUZU

Lieutenant-colonel F. MALILA
Lieutenant-colonel P.-N. INGILA
Lieutenant-colonel A. MONYANGO
Lieutenant -colonel I. BASUKI

Général Major Louis BOBOZO
Colonel L. MASIALA
Colonel D. NZOIGBA
Colonel A. BANGALA
Colonel L. MULAMBA
Colonel F. ITAMBO.

Par Jeune Afrique/Congoreformes.com

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