Politique

Affaire Kamerhe : la gouvernance de Félix Tshisekedi passée au crible

En RDC, les audiences du « procès des 100 jours » continuent d’éclairer sur le processus du décaissement des fonds.

C’est toujours à la prison centrale de Makala, à Kinshasa, en République démocratique du Congo, que se poursuit le procès de Vital Kamerhe, directeur de cabinet nommé en janvier 2019 et allié politique du chef de l’État Félix Tshisekedi – incarcéré depuis début avril. Les dernières audiences ont eu leurs lots de révélations alors que le suspense demeurait entier après le décès soudain du juge Raphaël Yanyi, remplacé par le juge Pierrot Bakenda Mvita. Ces séances consacrées essentiellement à l’audition des témoins ont marqué la fin de l’étape de l’instruction et les plaidoiries devraient se tenir le 11 juin 2020.

Manque de transparence

Sur le banc des accusés Vital Kamerhe, 61 ans, directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi et deux autres co-accusés contre la République démocratique du Congo, qui s’est portée partie civile dans le dossier, pour un présumé détournement de plus de 50 millions de dollars destinés à l’érection des 1 500 maisons préfabriquées du programme d’urgence de 100 jours. Ces deux derniers jours de procès les 4 et 5 juin 2020 ont marqué un virage explosif avec des comparutions clés, mais surtout révélatrices de la gestion calamiteuse des deniers publics sous le régime de Félix Tshisekedi, chantre de la bonne gouvernance.

En effet, plusieurs témoins ont été auditionnés lors de ces deux jours d’audience-marathon de près de treize heures retransmise in extenso par la chaîne d’État RTNC. Des anciens ministres, experts et conseillers au cabinet du chef de l’État élu fin 2018, la famille de Vital Kamerhe, dont sa femme, Hamida Shatur, et la fille de celle-ci, Soraya Mpiana, née d’un précédent mariage avec le célèbre chanteur congolais JB Mpiana –, et des responsables des institutions de l’État ont été invités à témoigner pour ce procès anticorruption sans précédent et révélateur des anomalies dans la chaîne de commandement des dépenses publiques.

Accusations explosives

Le président Félix Tshisekedi est-il le donneur d’ordre ? C’est sans doute la question qui revient le plus dans les rues de Kinshasa après cette série de témoignages contradictoires et explosifs. Vital Kamerhe, chargé par la plupart de témoins d’entretenir une opacité dans cette affaire, s’est défendu en affirmant qu’il n’agissait que sur instruction expresse du chef de l’État : « Je ne peux pas prendre des responsabilités à l’insu du président de la République », a-t-il répété à plusieurs reprises. À la question du tribunal de savoir si ce dernier disposait des annotations du président de République lui instruisant d’effectuer toutes ces dépenses, ce dernier a répliqué avec fermeté qu’il « préférerait rester à la prison (Makala) pour le prestige de l’institution que de leur livrer les annotations du président ».

Marcelin Bilomba, conseiller principal de Félix Tshisekedi en matière économique et financière, balaie d’un revers de la main l’affirmation selon laquelle Vital Kamerhe aurait agi sur instruction du chef de l’État : « Je pense que le nom du chef de l’État a été utilisé abusivement », avant de brandir un relevé qu’il a obtenu à la banque centrale du Congo prouvant que 66 700 000 dollars ont été payés à la société Samibo SARL du chevronné entrepreneur Libanais Samih Jamal, bénéficiaire du marché pour 1 500 maisons préfabriquées, contrairement aux 57 millions de dollars soutenus par Vital Kamerhe, le gouverneur de la banque centrale et l’ancien ministre des Finances.

Ces révélations du conseiller principal pour les affaires économiques du président Tshisekedi continuent à alimenter les débats et jettent de discrédit sur le processus de décaissement des fonds en RDC sous l’ère Tshisekedi.

Outre le dossier principal de détournement, l’entrepreneur libanais Jammal Samih, 78 ans, dont 52 au Congo, a aussi été interrogé sur un cadeau qu’il aurait fait à la belle-fille de Vital Kamerhe, Soraya, sous la forme d’un terrain immobilier au bord du fleuve Congo à Kinshasa. Le vieil entrepreneur et la jeune femme affirment tous deux ne pas se connaître. La femme de Vital Kamerhe, Hamida Shatur, a énuméré la liste des cadeaux reçus lors de leur mariage en février 2019 : 862 000 dollars, 33 000 euros, 10 millions de francs CFA (15 000 euros) et quatre voitures neuves. Pour le reste, la femme d’affaires a mis le tribunal au défi de trouver sur ses comptes bancaires « un transfert venant de je ne sais quelle planète ».

Quand l’opposition récupère l’affaire…

Dans une tribune publiée le vendredi 5 juin, Steve Kivwata un des porte-parole de la coalition LAMUKA, plateforme regroupant les principaux leaders de l’opposition, dont Martin Fayulu, Jean-Pierre Bemba et Moise Katumbi, exige la « comparution du président Félix Tshisekedi » à la prochaine audience au risque « d’être poursuivi pour atteinte à l’honneur ». Selon lui, le président de la République a été cité par son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, comme auteur de ces instructions inconstitutionnelles et illégales qui pourront être retenus parmi les éléments ayant conduit à la commission des infractions que ce dernier ne se serait limité qu’à exécuter : « De ce fait, M. Félix Tshisekedi devrait être cité comme témoin sur demande de l’une des parties au procès par le juge, ou d’office par ce dernier, pour venir affirmer ou infirmer les allégations de son directeur de cabinet », a-t-il renchéri.

Pour le professeur Devos Kitoko, secrétaire général de l’ECIDE parti de l’opposant Martin Fayulu confiné aux États-Unis, les choses sont maintenant claires « le programme de 100 jours serait une mafia savamment montée par deux personnes présumées qui ont cloisonné tous les ministres sectoriels attitrés y compris leurs collaborateurs immédiats ». Et de poursuivre que « le procureur près de la Cour constitutionnelle doit se saisir de l’affaire ».

Aucune déclaration n’a été enregistrée du côté du FCC, méga plateforme de l’ancien président Joseph Kabila, majoritaire aux assemblées provinciales et nationales et la coalition pro-Tshisekedi Cap pour le Changement (CACH), qui a visiblement préféré rester sous les radars. Une discrétion également observée au moment de marquer l’anniversaire de leur autorité morale, Joseph Kabila, qui a fêté ses 49 ans le 4 juin dernier.

Il faut souligner que les débuts de Félix Tshisekedi au pouvoir avaient suscité une lueur d’espoir en République démocratique du Congo. Mais depuis quelque temps, tous les feux sont au rouge entre détournement des deniers, dépréciation historique de la monnaie locale face au dollar américain, incursions et tueries des civils par des forces négatives dans la partie est et surtout le tâtonnement dans la riposte de la pandémie du Covid-19.

Par Junior Malula/Le Point.fr

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