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RDC : entre Kabila et Tshisekedi, 6 choses à savoir pour comprendre la crise politique

Crédit Photo : Kibang Aldo
Crédit Photo : Kibang AldoFélix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila.

Jeanine Mabunda, une alliée de Kabila, a perdu la présidence du Parlement de la RDC lors d’un vote jeudi 10 décembre 2020 soir.

Ce vote est une victoire pour le président Félix Tshisekedi, engagé dans une lutte de pouvoir avec les partisans de son prédécesseur, Joseph Kabila.

La Présidente du parlement, Jeanine Mabunda, était une alliée de M. Kabila. Elle a été accusée d’exercer une « direction partisane » par les partisans du président Tshisekedi – allégations qu’elle a démenties.

Le vote de ce jeudi a fait basculer la majorité du Parlement en faveur du président Tshisekedi.

Il peut maintenant mettre en œuvre les projets qu’il a proposés dimanche dernier, dont la formation d’un nouveau gouvernement qui, selon lui, lui permettrait de travailler davantage en faveur du peuple congolais.

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La destitution du président de l’Assemblée est un coup dur pour l’ancien président Kabila, qui a perdu les élections l’année dernière après avoir dirigé ce pays d’Afrique centrale pendant 18 ans.

Voici 6 choses à savoir pour comprendre la solution de blocage auquel était parvenue le pays.

Bagarres au Parlement

Symbole de la crise et de la situation de blocage auquel le pays est arrivé, des scènes de bagarres entre partisans du président Félix Tshisekedi et les soutiens de l’ex-président se sont déroulées au Parlement de la République démocratique du Congo en début de semaine pendant plusieurs jours, nécessitant l’intervention de la police.

Trois personnes ont été blessées alors que les groupes rivaux se jetaient des objets, ont renversé des bureaux et détruit des meubles. Les forces de l’ordre ont dû utiliser du gaz lacrymogène pour disperser la foule à l’extérieur du bâtiment dans la capitale, Kinshasa.

Ces violences sont intervenues après que le Président Félix Tshisekedi a acté ce dimanche, lors d’une adresse à la Nation, la fin de l’alliance entre les deux membres de la coalition au pouvoir, le CACH (Cap pour le changement, alliance entre Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe) et le Front commun pour le Congo (FCC) de l’ancien président Joseph Kabila.

Dans un discours télévisé, M. Tshisekedi a déclaré qu’il allait nommer un responsable pour construire une nouvelle majorité de coalition à l’assemblée nationale, qui est dominée par les partisans de son prédécesseur.

Il s’est dit prêt à dissoudre l’assemblée si nécessaire.

Le Parlement était victime d’une crise ouverte entre partisans de M. Tshisekedi et M. Kabila. Les premiers voulant la destitution de la présidente de l’Assemblée, la députée Jeanine Mabunda et de son bureau. un changement à la tête de l’institution qui marquerait une prise de contrôle par le président et son camp.

1. Une alliance mouvementée

C’en est fini du mariage de raison entre le CACH (Cap pour le changement, alliance entre Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe) et le Front commun pour le Congo (FCC) de l’ancien président Joseph Kabila. Après des mois de tensions persistantes au sein du FCC-CACH, le Président congolais a finalement renoncé.

Le 16 juillet 2020, lors d’un déplacement au Congo Brazzaville, le président Félix Tshisekedi s’était encore dit confiant en l’avenir de la coalition au pouvoir malgré les soubresauts observés sur la scène politique congolaise.

« Ce que je peux vous assurer en tout cas, c’est que nous n’allons pas vers une rupture de la coalition. Ça c’est certain », avait alors assuré le président Félix Tshisekedi.

Las, l’alliage contrenature n’a pas résisté aux échanges d’insultes verbales et, dans certains cas, aux violences physiques entre militants et politiciens des deux factions politiques pourtant alliées.

Le président Tshisekedi a annoncé dimanche que son programme de réforme était bloqué et qu’il voulait soit former un nouveau gouvernement de coalition, soit annoncer de nouvelles élections.

Son puissant mais très discret prédécesseur, Joseph Kabila, et ses alliés dominent toujours le parlement et le gouvernement.

Ce lundi, le président Félix Tshisekedi a reçu le premier ministre du gouvernement de coalition Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Leur première rencontre depuis octobre a duré une heure.

A l’issue de cet échange, les deux personnalités se sont refusées à tout commentaire.

L’envoyé spécial des Nations unies au Congo, Leila Zerrougui, a averti qu’une crise politique pourrait avoir de graves conséquences.

2. Pourquoi le « divorce » intervient-il maintenant ?

Selon Octave Nasena, professeur de droit à l’université Cardinal Malula et analyste politique, ces derniers mois ont été marqués par une crise persistante entre le gouvernement et le parlement.

« Le président a fait un bilan de son parcours à la tête de l’Etat et il a constaté lui même que c’était un échec. Il a imputé cela au fait que la coalition ne lui a pas prêté main forte et dit avoir connu beaucoup d’obstacles ou qu’on lui a mis des ‘peaux de bananes’ sur son chemin », explique l’universitaire.

« Le dernier incident en date est que le parlement l’aurait empêché de bien organiser la cérémonie de prestation de serment des membres de la Cour constitutionnelle, notamment la présidente de l’assemblée nationale, le président du Sénat et le Premier ministre ont boycotté la cérémonie et fait défection », rappelle-t-il.

Un épisode qui a cristallisé la fracture entre le CACH et le FCC.

Les membres de la coalition se sont livrés à un bras de fer autour de la nomination de trois juges constitutionnels. Félix Tshisekedi y était favorable, tandis que le camp Kabila s’y opposait afin de garder le contrôle de la Haute Cour. Une institution clé dans l’organisation du scrutin à venir de 2023. Le président est allé à l’encontre de son Premier ministre en nommant ces trois juges.

Le FCC a déjà prévenu qu’il refuse de reconnaitre la nouvelle composition de la Cour, qu’ils jugent inconstitutionnelle, ainsi que toute décision qui pourrait en émaner.

Cette posture, considérée comme un camouflet par le chef de l’Etat congolais l’a conduit à ouvrir des consultations politiques dont l’une des conclusions principales rendues ce dimanche était la scission de l’alliance CACH/FCC.

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3. Quelles ont été les réactions ?

Le Front Commun pour le Congo, la plate-forme politique  de l’ancien président Joseph Kabila, dit avoir pris acte de la décision du président Félix Tshisekedi de mettre fin à la coalition mais rejette toutes les conclusions issues des consultations menées du 2 au 25 novembre dernier.

« Le FCC ne se sent nullement concerné par les annonces inconstitutionnelles du chef de l’Etat et les rejette en bloc. Il assure son ferme soutient au Premier ministre et son gouvernement, ainsi qu’au bureau de l’assemblée nationale et du Sénat », a déclaré Néhémie Mwilanya, coordonnateur du Front commun pour le Congo.

Selon lui , »il revient au CACH de tirer toutes les conséquences de la décision de mettre fin à la coalition, en se retirant du gouvernement central et des gouvernements provinciaux auxquels ils participent ce qui entraine d’office la cohabitation ».

Pendant ce temps dans les rues de Kinshasa, plusieurs personnes rencontrées par notre correspondante Pamela Amunazo saluent la décision du président Tshisekedi de se séparer de son allié d’hier.

« Je suis très émerveillé par le discours du chef de l’Etat par ce que les décisions qui sont prises reflètent la volonté du peuple », commente un habitant de Kinshasa.

« Nous sommes très heureux avec le discours du chef de l’Etat, c’est ce que nous attendions depuis longtemps. Nous sommes tous derrière lui et nous attendons un changement sur le plan social et sur le plan judiciaire », réagit un autre.

4. Qui pourraient être les nouveaux alliés de Tshisekedi ?

D’après Octave Nasena, Félix Tshisekedi dispose de plusieurs options pour reconstituer une majorité.

« Il pourrait s’appuyer sur trois ou quatre plateformes politiques au niveau du Parlement et qui sont acquises en sa faveur comme l’AFDCA (Alliance Des Forces Démocratiques du Congo) du président Modeste Bahati Lukwebo, une plateforme issue de l’ancienne majorité qui a fait dissidence, ou bien sur les composantes de deux poids lourds de la plateforme Lamuka comme Moïse Katumbi ou Jean-Pierre Bemba, cela permettrait à une majorité de se dessiner », estime-t-il.

Mais pour l’analyste Christian Moleka, joint au téléphone, le président Tshisekedi n’a pas tout à fait définitivement tourné le dos à ses anciens alliés.

« Le discours du président est équilibré et lui permet de garder une porte ouverte vers ses partenaires du FCC. Parce qu’en prenant la décision de désigner un informateur, le président se donne du temps et la possibilité de continuer à mener les tractations avec ses autres partenaires dans la logique d’une reconduction de cette même majorité sous une autre forme. Donc c’est une perche qui est lancée », dit-il.

5. Quelles conséquences sur l’échiquier politique ?

« Fatshi (NDLR Félix Tshisekedi) est en train de jouer sur toutes les cartes pour être le seul à gouverner le navire Congo parce qu’il le partageait avec Kabila. Ce dernier étant en train d’être mis en minorité au sein de son FCC, Tshisekedi est en train de rassembler toutes les forces socio-politique pour consolider son pouvoir avant la fin de son mandat », juge Octave Nasena.

Cette « reprise en main » du président vient troubler le jeu politique.

« Le président n’ a pas pris la décision de révoquer [le Premier ministre] mais il l’invite tacitement à démissionner », pour Christian Moleka .

« Si le parti présidentiel reste dans son approche légaliste et règlementaire en disant que ‘nous avons une majorité constituée au sein de ce Parlement, constatée au début de la législature et que nous allons redonner la confiance au Premier ministre’, nous irons tout droit vers un nouvelle crise qui prendrait la forme de celle de 1960 où le président Kasavubu a révoqué un Premier ministre qui a été reconduit par l’Assemblée », dit-il.

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Christian Moleka est plutôt pessimiste.

« Je reste assez sceptique pour l’avenir, les issues proposées politiquement ne confortent pas une consolidation démocratique et elles ne permettent pas non plus d’asseoir une stabilité politique à court terme », déclare l’analyste.

« Nous aurons au moins deux mois de tractations politiques et si en janvier nous avons une nouvelle coalition. Celle-ci pourrait nous amener vers un nouveau gouvernement à la session de mars », explique-t-il.

Cette reconfiguration des alliances pourrait également « fragiliser Fayulu, qui s’érige en adversaire de la politique mise en place par Tshisekedi », selon Octave Nasena.

Martin Fayulu, candidat commun de la Coalition Lamuka à l’élection présidentielle de 2018, se considère toujours comme le Président élu de la République Démocratique du Congo et ne reconnaît pas les résultats de ce scrutin.

6. Quel avenir pour l’ex-président Kabila ?

L’ancien président continue d’exercer une influence non négligeable dans le pays. Il prend rarement la parole publiquement et fait peu d’apparitions médiatiques.

Mais quarante-deux des 65 membres du gouvernement, soit deux tiers des postes ministériels, sont issus du FCC, sa coalition qui détient également la majorité dans les deux chambres du Parlement.

Le 22 septembre 2020, Félix Tshisekedi a tenu une réunion avec son prédécesseur Joseph Kabila, mais cette rencontre n’a guère contribué à apaiser les tensions au sein de leur coalition.

Pour Christian Moleka, « Joseph Kabila a perdu le contrôle de la cour constitutionnelle. Désormais, il peut porter une candidature, celle de sa femme par exemple, mais il ne peut plus se porter candidat lui-même ».

Par Rose-Marie Bouboutou (BBC)

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