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RDC : l’année où Félix Tshisekedi a mené la reconquista

Le président congolais Félix Tshisekedi, le 5 septembre 2019 à Kinshasa.

Une nouvelle étape a été franchie dans le détricotage de l’accord passé voici deux ans entre Joseph Kabila, le président sortant et Félix Tshisekedi, leader de l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social, un parti fondé par son père en 1982), accord qui avait mené à une situation inédite en RDC, une « passation du pouvoir pacifique et civilisée » : un « informateur », Modeste Bahati Lukwebo, a été nommé afin d’identifier un nouveau Premier Ministre d’ici un mois, ou d’occuper lui-même cette fonction.

Originaire du Sud Kivu, le sénateur Bahati, à la tête d’un parti appartenant au « camp Kabila », avait fait défection lorsqu’il avait estimé que le maître d’alors ne l’avait pas suffisamment récompensé, entre autres en lui accordant la présidence du Sénat.

Bahati est aujourd’hui chargé de pousser vers la sortie le premier ministre en fonction, Ilunga Ilunkamba, qui refuse de céder la place.

L’informateur entre donc en fonctions alors qu’il n’y a pas vacance du pouvoir et que la majorité parlementaire fait encore l’objet de savants calculs au rythme des défections et ralliements escomptés.
En réalité, le président Félix Tshisekedi arrive au bout de sa stratégie de « reconquista », motivée par le fait qu’il estimait que son puissant allié ne lui laissait pas une marge de manœuvre suffisante.

Le nouveau rassemblement créé sous son impulsion, l’Union sacrée, créé à l’issue d’un mois de consultations nationales, est en passe de détrôner le Front commun pour le Congo, la coalition que Kabila avait rassemblé à la veille des élections du 31 décembre 1998 et qui devait lui permettre, malgré sa retraite apparente, de garder les rênes du pouvoir et surtout, de préparer la prochaine échéance, les élections de 2023.

D’une coalition à l’autre, en l’absence de toute réelle idéologie, le ciment de l’allégeance politique demeure le même et la nouvelle plate forme que l’on appelle déjà l’ « Union sucrée » s’est elle aussi constituée à coup de billets verts, le tarif proposé aux « transhumants » oscillant entre 7000 à 15.000 dollars par défection.

C’est une longue marche que celle entamée par Félix Tshisekedi au lendemain de ces élections chaotiques, financées par le seul Congo et dont le seul résultat certain avait été l’échec du dauphin de Kabila, Emmanuel Shadary. Joseph Kabila, qui ne pouvait se représenter, avait sauvé les meubles et sa coalition dominait largement l’Assemblée nationale et le Sénat. La Commission électorale n‘ayant jamais publié les chiffres définitifs, on ignorera toujours qui fut le véritable vainqueur du scrutin, même si les observateurs déployés par l’Eglise catholique et financés par les Occidentaux avaient désigné Martin Fayulu comme le probable gagnant, appréciation qui fut confirmée par des fuites au niveau de la CENI et par des journalistes indépendants.

C’est avec Félix Tshisekedi, jugé plus accommodant, qu’un accord de partage du pouvoir fut finalement conclu, accepté par une opinion congolaise soulagée de voir Kabila quitter le pouvoir.

Le vainqueur désigné passa sa première année à parcourir les capitales africaines et occidentales pour légitimer à l’extérieur du pays sa position de chef d’Etat. Il multiplia les promesses, entre autres auprès du Rwanda (qui vient d’être accusé par les experts de l’ONU de maintenir des troupes au Kivu et qui traque à peu près librement ses opposants au-delà de la frontière) , d’Israël, (Jérusalem étant reconnue comme sa capitale par la RDC) et surtout des Etats-Unis. Ces derniers souhaitaient démanteler totalement « l’empire Kabila » c’est-à-dire sa fortune colossale, amplement détaillée par une batterie d’ONG et de think thanks bien informés mais surtout réviser deux axes de sa politique : les accords conclus avec Pékin, qui faisaient de la Chine le principal importateur du cobalt congolais, et plus important encore, le Code minier rénové, qui portait à 10% la taxe sur les minerais dits stratégiques, au grand dam des multinationales, dont la Suisse Glencore.

SUR LE PLAN INTÉRIEUR

Sur le plan intérieur, la plus importante des promesses de Tshisekedi fut la gratuité de l’enseignement, qui suscita une fronde immédiate des enseignants privés des contributions des parents et in fine à une dégradation de la qualité générale de l’éducation.

Le nouveau président mit aussi en chantier de grands travaux, dont quatre viaducs urbains, les « saute mouton » qui viennent enfin d’être inaugurés à Kinshasa et devraient décongestionner le trafic.

À plusieurs reprises, le FCC freina des initiatives sociales qui auraient pu être mises au crédit du nouveau président et renforcer ses chances de réélection en 2023.

La ligne bleue de 2023
Tshisekedi employa sa deuxième année au pouvoir à consolider sa propre position, le regard déjà fixé sur la seule « ligne bleue » importante : les futures élections prévues en 2023.

En dépit de ses allures de « bon garçon », qui avaient désarmé le suspicieux Kabila, le nouveau président, sut se montrer aussi méthodique qu’implacable : le fils d’Etienne Tshisekedi, qui fut le premier diplômé en droit de l’histoire du Congo, sut utiliser un appareil judiciaire dûment réformé et désormais voué à une lutte contre la corruption savamment orientée.

Parallèlement, la mort brusque, jamais élucidée, du général Kahimbi, pilier des services de renseignement militaires de Kabila, permit de fissurer le bastion militaire dès la fin février.

Le 8 avril 2020, le très puissant et très arrogant Vital Kamerhe qui avait négocié l’accord avec Kabila et s’était contenté du poste de directeur de cabinet en échange d’une promesse de candidature à la future élection présidentielle, fut accusé d’avoir détourné 50 millions de dollars alloués aux « travaux dits des 100 jours » de Tshisekedi, travaux de voirie et fourniture de 4500 maisons préfabriquées.

L’un des principaux juges, Raphaël Yanyi, trouva la mort le 27 mai 2020, dans les premiers jours du procès et finalement Kamerhe fut condamné à 20 ans de prison.

Alors que ses co inculpés, un Libanais, un Américain, furent autorisés à quitter le pays pour raison de santé, le directeur de cabinet, atteint du Covid, est cloué à Kinshasa et l’évacuation sanitaire ne lui a toujours pas été accordée.

Au fil du temps, les litiges entre le président en titre et la majorité « kabiliste » se sont aiguisés, portant sur le nouveau patron de la Commission électorale, -plus faiseuse de rois qu’indépendante-, sur la composition de la Cour Constitutionnelle, dont dépendra la validation du futur président et dont le président du temps de Kabila, Benoît Lwamba, reçut l’autorisation, sinon le conseil, de se réfugier en Belgique pour raisons médicales.

Alors qu’il s’agissait de renverser non sans mal, la présidente d’une Assemblée nationale où les « kabilistes » disposaient encore de plus de 300 sièges, la nouvelle Cour constitutionnelle cautionna un Bureau de l’Assemblée composé du doyen d’âge et des plus jeunes.

Cette brillante innovation, qui n’est cependant prévue par aucun texte, (un tel bureau provisoire n’est prévu qu’en début de législature) eut raison de Jeanine Mabunda, non sans de regrettables échauffourées auxquelles participa le secrétaire général adjoint de l’UDPS Kabund.

Entretemps, les défections se multiplièrent et après un mois de consultations nationales, Félix Tshisekedi finit par dénoncer l’accord conclu avec son prédécesseur qui, toujours silencieux, se retrancha dans son fief de Lubumbashi.

Reste désormais à renforcer la nouvelle majorité avec quelques personnalités de poids : à Kinshasa, le président s’est entretenu avec ses rivaux d’avant les élections, Jean-Pierre Bemba, brièvement descendu de son fief de l’Equateur, et Moïse Katumbi, venu de Lubumbashi et demeuré très populaire, qui se serait vu proposer le poste de premier ministre.

Mais, les deux hommes sont circonspects : Félix Tshisekedi, qui avait naguère délaissé les autres opposants et quitté Genève pour faire cavalier seul et finalement rejoindre Kabila, puis écarter Vital Kamerhe et « dribbler » ses partenaires kabilistes, ne risque-t-il pas de faire le même coup à ses éventuels alliés et rivaux potentiels ?

Les armes sont déjà fourbies et ont fait la preuve de leur efficacité : des accusations de détournement de fonds peuvent toujours être utilisées pour justifier une mise à l’écart…

Autrement dit, même si i le camp Kabila a été mis sur la défensive, la partie d’échec pourrait être bousculée par l’arrivée des démocrates aux Etats Unis, affaiblissant le tout puissant ambassadeur Mike Hammer ; l’omniprésence des Kasaïens dans les cercles du pouvoir ravive de vieilles inimitiés ethniques, au Katanga, où Kabila s’est replié, la situation demeure très tendue.

Quant à l’Est du pays, au Kivu et surtout en Ituri, la violence se poursuit : elle a fait 1135 morts en une année dans l’Ituri, dont 22 victimes le week end dernier et chacun sait que les rebelles ADF (islamistes venus d’Ouganda) disposent aussi de mystérieuses complicités sur le terrain.

La position de l’armée, qui subit de lourdes pertes et dont l’état-major à Kinshasa a été délogé au profit d’une équipe de conseillers du président, s’ajoutent à la fragilisation du système politique pose donc question.

Quant à la population, à part les promesses, elle n’a pas encore vu venir grand-chose et le franc congolais ne cesse de perdre de la valeur. …

SUR LE PLAN INTERNATIONAL

Sur le plan international, l’Union africaine et un pays comme l’Afrique du Sud, qui avait garanti les accords conclus avec Kabila, découvrent que le futur président de l’organisation continentale est un homme qui peut renier ses engagements ; la France, qui tente de persuader ses propres dinosaures (Sassou Nguesso à Brazzaville, Bya au Cameroun, Deby au Tchad…) de quitter le pouvoir, se garderait bien d’encore citer la RDC en exemple…

Quant à la Belgique, se félicitant de la mise à l’écart de Kabila, elle se contente de soutenir les promesses de réformes ainsi que la nouvelle agence de lutte contre la corruption, même si deux agents de la nouvelle institution ont été mis en cause et accusés de tentative d’extorsion de fonds……

À noter aussi que le colonel Eddy Kapend, détenu depuis vingt ans et considéré comme un « prisonnier personnel » de Kabila depuis l’assassinat de Laurent Désiré Kabila, vient d’être remis en liberté, ce qui réjouira les associations de défense des droits de l’homme.

Par Colette Braeckman (Le Soir)

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