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Diplomatie: Kinshasa n’est plus un « grand poste diplomatique »

Le président Félix Tshisekedi Tshilombo a reçu les lettres de créance de neuf nouveaux ambassadeurs. Deux sont résidents à Kinshasa, cinq ont choisi Kampala, Kigali, Luanda, Lusaka et Nairobi comme lieux de résidence. Pire, parmi les neuf, quatre Etats ont fermé leurs ambassades à Kin pour les installer dans une de ces capitales. Question: la capitale congolaise a-t-elle perdu son attrait d’antan? Pourquoi? Depuis la fin de la guerre froide, beaucoup d’eau a sans doute coulé sous le « pont diplomatique« .

Neuf nouveaux diplomates ont présenté, jeudi 26 novembre 2020, au chef de l’État congolais, les lettres les accréditant en qualité d’ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires de leurs pays respectifs en République démocratique du Congo. Le Zimbabwéen Johanne Tomana et l’Indien Ram Karam Verma sont résidents à Kinshasa. Voici les  non-résidents: l’Emirati (EAU) Hazza Mohamed Falah Kharsan Alqahtani (Kigali), l’Ethiopienne Gelaw Alemtsehay Meseret (Kampala), le Sierra-Léonais Solomon Momoh Christopher Gembeh (Abuja), l’Israélien Oren Rozenblat (Luanda), le Polonais Piotr Mysliwiec (Luanda), l’Autrichien Christian Fellner (Nairobi), la Finlandaise Pirjo Kaisa Suomela Chowdhury (Lusaka).  

Hormis la Finlande, la Sierra Leone et les Emirats Arabes Unis, jusqu’au début des années 90, l’Autriche, l’Ethiopie, l’Etat d’Israël et la Pologne avaient des représentations diplomatiques à Kinshasa aux adresses respectives ci-après: 6ème étage Galerie Présidentielle, 206 avenue du 24 novembre, 12 avenue des Aviateurs et 63 avenue de la Justice dans la commune de la Gombe. Pourquoi ces Etats ont préféré installer leurs « légations » ailleurs?

EXTENSION DE JURIDICTION: UN PHENOMENE NORMAL  

Une ambassade non-résidente n’est pas un phénomène nouveau. Le deuxième alinéa de l’article 5 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques stipule: « Si l’Etat accréditant accrédite un chef de mission auprès d’un ou plusieurs autres Etats, il peut établir une mission diplomatique dirigée par un chargé d’affaires ad intérim dans chacun des Etats ou le chef de la mission n’a pas sa résidence permanente« .

Pour les pays dits en voie de développement, l’extension de juridiction ou de la compétence d’une ambassade se fonde généralement sur deux raisons majeures: l’impératif économique et le manque de personnel qualifié.

Une question mérite d’être posée: pourquoi un Etat préfère « installer » la résidence de son ambassadeur dans un pays plutôt que dans un autre ? A première vue, la réponse pourrait être l’importance du poste.

A titre d’exemple, l’ambassade du Congo-Kinshasa au Sénégal, avec résidence à Dakar, exerce une compétence territoriale sur la Gambie, l’Ile du Cap Vert et le Mali. Ancienne capitale de l’ex-Afrique Occidentale Française, la capitale sénégalaise constitue une sorte de carrefour pour de nombreux Etats de l’Afrique de l’Ouest. A ce titre, cette dernière tient lieu de « poste d’observation » privilégié – en Afrique de l’Ouest francophone – pour tout diplomate dont la mission s’article sur cinq axes: représenter, négocier, observer, informer et défendre les intérêts de son pays.

KINSHASA N’EST PLUS UN « GRAND POSTE DIPLOMATIQUE »

Il aurait été abracadabrant que l’ambassadeur congolais ait sa résidence à Banjul ou à Praia avec extension de juridiction à Dakar. Osons regarder la réalité en face pour constater que les pays ayant domicilié leurs ambassadeurs ailleurs qu’à Kinshasa ont voulu signifier aux Congolais l’influence quasi-nulle que leur pays exerce sur la diplomatie africaine en général et celle de la Région Afrique centrale en particulier.   

La ministre congolaise des Affaires étrangères

Les autorités diplomatiques congolaises seraient mal inspirées de considérer la délocalisation des ambassades d’Ethiopie, de l’Etat d’Israël, de la Pologne et d’Autriche comme un épiphénomène. Pourquoi Kinshasa a été préférée aux capitales précitées? De même, pourquoi des ambassadeurs accrédités en RDC ont décidé de résider en Ouganda et au Rwanda deux Etats avec lesquels l’ex-Zaïre a vécu une situation de belligérance. Et que la normalisation des relations officielles n’a pas cicatrisé des plaies psychologiques qui restent béantes au niveau des peuples. Les Emirats et l’Ethiopie avaient-ils, ne serait-ce par courtoisie, fait part aux autorités diplomatiques congolaises de leur intention d’étendre la compétence de leurs ambassades à Kigali à Kampala sur Kinshasa?

Durant la guerre froide (en ce qui concerne le Congo-Zaïre), de 1960 à 1989, Kinshasa était considéré comme un « grand poste diplomatique« . Dans son ouvrage « CIA, j’étais chef de la CIA au Congo« , publié aux éditions Jourdan en 2009, l’Américain Larry Devlin note qu’il fut chargé de contrecarrer les ambitions de Moscou dans cette partie du continent noir. A titre indicatif, l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kinshasa comptait 46 diplomates jusqu’à la fin des années 80. Les ambassades de Chine (22), de Belgique (21), de France (19), d’Italie (14) et du  Japon (12). Qu’en est-il aujourd’hui?

LA DIPLOMATIE DE LA RDC MALADE A L’EXTERIEUR ET A L’INTERIEUR

De 1960 jusqu’au milieu des années 90, le Congo-Zaïre a mené ce que l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean Nguz a Karl-i-Bond appelait « la diplomatie de la dépendance« . Le « jeune Etat indépendant » a consacré toute son énergie à « sous-traiter » la défense des intérêts du monde dit « libre », avec les Etats Unis en tête. En contrepartie, le pays recevait une obole appelée « aide au développement » ou « coopération« . Le Congo-Zaïre a négligé ses propres intérêts. A la fin du conflit Est-Ouest avec la chute du Mur de Berlin, le pays s’est inséré dans la liste infâmante de ce que certains ont appelé les « orphelins de la guerre froide« .

Du 24 avril 1990 au 17 mai 1997, la longue « transition démocratique » a transformé le Congo-Zaïre en un pitoyable géant aux pieds d’argile. Une proie facile pour ses voisins (Angola, Burundi, Ouganda, Rwanda). Le pays est devenu un« nain » au plan économique et militaire. L’instabilité politique et l’insécurité récurrente à l’Est ont fait le reste.

Le ministère des Affaires étrangères à Kinshasa

La diplomatie congolaise est malade à l’extérieur et à l’intérieur. Cette maladie remonte au début des années 90. A l’extérieur, le Congo-Kinshasa est quasiment « aveugle« . Le pays continue à « entretenir » plus de soixante  représentations diplomatiques. Pour promouvoir quels intérêts? Peut-on franchement mener une diplomatie digne de ce nom sans ambition et sans moyens?

Aujourd’hui, une ambassade congolaise n’est ni plus ni moins qu’une simple bureaucratie avec un personnel inutilement pléthorique et impécunieux. L’Etat congolais confond la politique étrangère avec le voyage des officiels à l’étranger.

A l’intérieur, la diplomatie congolaise ne se porte pas mieux avec un personnel pléthorique à l’Administration centrale. Constamment en voyage, la ministre peine à réformer son département.

Que dire en définitive de Kinshasa? La sécurité de personnes et des biens reste précaire. Les soins de santé et l’éducation sont loin d’être de qualité. Au moment où ces lignes sont écrites, la capitale congolaise, avec ses dix millions d’âmes, fait face, depuis plusieurs jours, à une pénurie d’eau et d’électricité. Quid de l’insalubrité ambiante? La capitale congolaise a mauvaise presse. Elle n’est plus un « grand poste diplomatique » que pour une poignée de pays ayant des liens sentimentaux. C’est le cas notamment de la Belgique. Il y a du boulot…  

Baudouin Amba Wetshi

Diplomatie: Kinshasa n’est plus un « grand poste diplomatique »

Le président Felix Tshisekedi Tshilombo a reçu les lettres de créance de neuf nouveaux ambassadeurs. Deux sont résidents à Kinshasa, cinq ont choisi Kampala, Kigali, Luanda, Lusaka et Nairobi comme lieux de résidence. Pire, parmi les neuf, quatre Etats ont fermé leurs ambassades à Kin pour les installer dans une de ces capitales. Question: la capitale congolaise a-t-elle perdu son attrait d’antan? Pourquoi? Depuis la fin de la guerre froide, beaucoup d’eau a sans doute coulé sous le « pont diplomatique« .

Neuf nouveaux diplomates ont présenté, jeudi 26 novembre, au chef de l’Etat congolais, les lettres les accréditant en qualité d’ambassadeurs extraordinaires et plénipotentiaires de leurs pays respectifs en République démocratique du Congo. Le Zimbabwéen Johanne Tomana et l’Indien Ram Karam Verma sont résidents à Kinshasa. Voici les  non-résidents: l’Emirati (EAU) Hazza Mohamed Falah Kharsan Alqahtani (Kigali), l’Ethiopienne Gelaw Alemtsehay Meseret (Kampala), le Sierra-Léonais Solomon Momoh Christopher Gembeh (Abuja), l’Israélien Oren Rozenblat (Luanda), le Polonais Piotr Mysliwiec (Luanda), l’Autrichien Christian Fellner (Nairobi), la Finlandaise Pirjo Kaisa Suomela Chowdhury (Lusaka).  

Hormis la Finlande, la Sierra Leone et les Emirats Arabes Unis, jusqu’au début des années 90, l’Autriche, l’Ethiopie, l’Etat d’Israël et la Pologne avaient des représentations diplomatiques à Kinshasa aux adresses respectives ci-après: 6ème étage Galerie Présidentielle, 206 avenue du 24 novembre, 12 avenue des Aviateurs et 63 avenue de la Justice dans la commune de la Gombe. Pourquoi ces Etats ont préféré installer leurs « légations » ailleurs?

EXTENSION DE JURIDICTION: UN PHENOMENE NORMAL  

Une ambassade non-résidente n’est pas un phénomène nouveau. Le deuxième alinéa de l’article 5 de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques stipule: « Si l’Etat accréditant accrédite un chef de mission auprès d’un ou plusieurs autres Etats, il peut établir une mission diplomatique dirigée par un chargé d’affaires ad intérim dans chacun des Etats ou le chef de la mission n’a pas sa résidence permanente« .

Pour les pays dits en voie de développement, l’extension de juridiction ou de la compétence d’une ambassade se fonde généralement sur deux raisons majeures: l’impératif économique et le manque de personnel qualifié.

Une question mérite d’être posée: pourquoi un Etat préfère « installer » la résidence de son ambassadeur dans un pays plutôt que dans un autre ? A première vue, la réponse pourrait être l’importance du poste.

A titre d’exemple, l’ambassade du Congo-Kinshasa au Sénégal, avec résidence à Dakar, exerce une compétence territoriale sur la Gambie, l’Ile du Cap Vert et le Mali. Ancienne capitale de l’ex-Afrique Occidentale Française, la capitale sénégalaise constitue une sorte de carrefour pour de nombreux Etats de l’Afrique de l’Ouest. A ce titre, cette dernière tient lieu de « poste d’observation » privilégié – en Afrique de l’Ouest francophone – pour tout diplomate dont la mission s’article sur cinq axes: représenter, négocier, observer, informer et défendre les intérêts de son pays.

KINSHASA N’EST PLUS UN « GRAND POSTE DIPLOMATIQUE »

Il aurait été abracadabrant que l’ambassadeur congolais ait sa résidence à Banjul ou à Praia avec extension de juridiction à Dakar. Osons regarder la réalité en face pour constater que les pays ayant domicilié leurs ambassadeurs ailleurs qu’à Kinshasa ont voulu signifier aux Congolais l’influence quasi-nulle que leur pays exerce sur la diplomatie africaine en général et celle de la Région Afrique centrale en particulier.   

La ministre congolaise des Affaires étrangères

Les autorités diplomatiques congolaises seraient mal inspirées de considérer la délocalisation des ambassades d’Ethiopie, de l’Etat d’Israël, de la Pologne et d’Autriche comme un épiphénomène. Pourquoi Kinshasa a été préférée aux capitales précitées? De même, pourquoi des ambassadeurs accrédités en RDC ont décidé de résider en Ouganda et au Rwanda deux Etats avec lesquels l’ex-Zaïre a vécu une situation de belligérance. Et que la normalisation des relations officielles n’a pas cicatrisé des plaies psychologiques qui restent béantes au niveau des peuples. Les Emirats et l’Ethiopie avaient-ils, ne serait-ce par courtoisie, fait part aux autorités diplomatiques congolaises de leur intention d’étendre la compétence de leurs ambassades à Kigali à Kampala sur Kinshasa?

Durant la guerre froide (en ce qui concerne le Congo-Zaïre), de 1960 à 1989, Kinshasa était considéré comme un « grand poste diplomatique« . Dans son ouvrage « CIA, j’étais chef de la CIA au Congo« , publié aux éditions Jourdan en 2009, l’Américain Larry Devlin note qu’il fut chargé de contrecarrer les ambitions de Moscou dans cette partie du continent noir. A titre indicatif, l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique à Kinshasa comptait 46 diplomates jusqu’à la fin des années 80. Les ambassades de Chine (22), de Belgique (21), de France (19), d’Italie (14) et du  Japon (12). Qu’en est-il aujourd’hui?

LA DIPLOMATIE DE LA RDC MALADE A L’EXTERIEUR ET A L’INTERIEUR

De 1960 jusqu’au milieu des années 90, le Congo-Zaïre a mené ce que l’ancien ministre des Affaires étrangères Jean Nguz a Karl-i-Bond appelait « la diplomatie de la dépendance« . Le « jeune Etat indépendant » a consacré toute son énergie à « sous-traiter » la défense des intérêts du monde dit « libre », avec les Etats Unis en tête. En contrepartie, le pays recevait une obole appelée « aide au développement » ou « coopération« . Le Congo-Zaïre a négligé ses propres intérêts. A la fin du conflit Est-Ouest avec la chute du Mur de Berlin, le pays s’est inséré dans la liste infâmante de ce que certains ont appelé les « orphelins de la guerre froide« .

Du 24 avril 1990 au 17 mai 1997, la longue « transition démocratique » a transformé le Congo-Zaïre en un pitoyable géant aux pieds d’argile. Une proie facile pour ses voisins (Angola, Burundi, Ouganda, Rwanda). Le pays est devenu un« nain » au plan économique et militaire. L’instabilité politique et l’insécurité récurrente à l’Est ont fait le reste.

Le ministère des Affaires étrangères à Kinshasa

La diplomatie congolaise est malade à l’extérieur et à l’intérieur. Cette maladie remonte au début des années 90. A l’extérieur, le Congo-Kinshasa est quasiment « aveugle« . Le pays continue à « entretenir » plus de soixante  représentations diplomatiques. Pour promouvoir quels intérêts? Peut-on franchement mener une diplomatie digne de ce nom sans ambition et sans moyens?

Aujourd’hui, une ambassade congolaise n’est ni plus ni moins qu’une simple bureaucratie avec un personnel inutilement pléthorique et impécunieux. L’Etat congolais confond la politique étrangère avec le voyage des officiels à l’étranger.

A l’intérieur, la diplomatie congolaise ne se porte pas mieux avec un personnel pléthorique à l’Administration centrale. Constamment en voyage, la ministre peine à réformer son département.

Que dire en définitive de Kinshasa? La sécurité de personnes et des biens reste précaire. Les soins de santé et l’éducation sont loin d’être de qualité. Au moment où ces lignes sont écrites, la capitale congolaise, avec ses dix millions d’âmes, fait face, depuis plusieurs jours, à une pénurie d’eau et d’électricité. Quid de l’insalubrité ambiante? La capitale congolaise a mauvaise presse. Elle n’est plus un « grand poste diplomatique » que pour une poignée de pays ayant des liens sentimentaux. C’est le cas notamment de la Belgique. Il y a du boulot…  

Par Baudouin Amba Wetshi (Congo Indépendant)

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