RD Congo-Le 27 janvier 1960, il y a 60 ans : la chanson « Indépendance cha cha »

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A la fin d’une longue journée, la Table ronde belgo-congolaise de Bruxelles décide la date de l’indépendance du Congo. Le soir même du 27 janvier 1960, c’est la fête à l’hôtel Plaza, à Bruxelles. L’orchestre African Jazz, sous la direction du grand Joseph Kabasele, joue pour la première fois sa chanson emblématique :  Indépendance cha cha. 

Les Congolais fêtent la date de leur indépendance, ce sera le 30 juin

Le 27 janvier 1960, une négociation longue et serrée s’est engagée entre le gouvernement belge et le  » Front commun  » des délégués congolais. La Table ronde a commencé une semaine plus tôt, avec une surprise de taille : les délégués congolais ont constitué un  » front commun « .

Les Congolais veulent une date avant de négocier sur les futures institutions congolaises, et ils exigent la date la plus proche possible. Comme l’avait dit Kasa-Vubu, le président du Front commun et leader du puissant parti Abako, après avoir exigé une » indépendance immédiate «  :  » Les Belges ne sont pas fous, ils ne vont pas nous la donner sur-le-champ. « 

Finalement, en fin de séance, le porte-parole du Front congolais annonce de manière unilatérale :  » La date de l’indépendance sera le 30 juin 1960 « . Le ministre belge du Congo cède immédiatement, pour éviter le blocage :  » Le gouvernement s’engage formellement à ce que la date du 30 juin ne soit pas dépassée. « 

Les délégués congolais applaudissent : ils ont obtenu une date précise, et ils ont surtout pris l’initiative en l’annonçant eux-mêmes ! C’est une victoire décisive pour le Front commun congolais…

La fête au Plaza : « Indépendance cha cha »

Le soir même, au quartier général des délégués congolais, à l’hôtel Plaza, près de la place Rogier, à Bruxelles, le chanteur Kabasele et l’African Jazz jouent pour la première fois la mémorable chanson Indépendance cha cha, qui résonne aujourd’hui encore comme une chanson de victoire et d’unité. 

En 2000, Thomas Kanza nous a raconté cette soirée exceptionnelle :

 » Le jour où on a décidé que l’indépendance aurait lieu le 30 juin, nous avons organisé le  » bal de l’indépendance « . Ce soir-là, c’est la première fois qu’on a chanté Indépendance cha cha.

Je me souviens très bien de ce jour-là, parce que j’avais contribué à la rédaction des paroles et à la composition de la chanson trois nuits durant ! Les musiciens n’ont pas dormi. Il fallait composer cette chanson et la répéter. Nous avons sorti un disque, il portait le label  » Congo « , le nom de notre journal.

J’ai prononcé le discours avant que l’orchestre joue. Je me rappelle très bien avoir dit :  » Nous espérons que l’unité et la joie, la détermination que nous avons ce soir vont être l’image du Congo indépendant. Et l’African Jazz symbolise cette unité, cette joie et cette ambition de rester un pays uni et un grand pays au cœur de l’Afrique. « 

Le projet était que les Congolais, nos parents, qui allaient se trouver en Belgique en hiver, puissent retrouver, le soir, une ambiance un peu congolaise. Cela risquait de durer. Nous imaginions déjà une négociation qui allait durer plutôt deux ou trois mois. On s’est arrangés avec l’hôtel Plaza : l’African Jazz devait se produire là-bas tous les soirs. La plupart des hommes politiques congolais habitaient l’hôtel Plaza ou les environs. Chaque soir, les délégués avaient l’occasion de venir prendre un pot et d’écouter l’African Jazz qui jouait de la musique congolaise. « 

 » Nous avons conquis notre indépendance « 

Thomas Kanza poursuit :

 » Le sens de la chanson ? Ses paroles retracent comment nous avons conquis notre indépendance. D’abord la constitution du Front commun. Ensuite, la libération de Lumumba. C’est parce que les Congolais se sont unis que Lumumba, qui était en prison, a été libéré.

Indépendance cha cha :  » la chanson de tous « 

Le musicologue Manda Tchebwa, dans une interview en 2000, traduit et commente la chanson :  » C’est la chanson de tous ! « . D’abord dans trois grandes langues du Congo, ensuite en citant tous les partis et les grandes personnalités congolaises :

 » Indépendance cha cha tozui e =L’indépendance que nous venons d’obtenir (en lingala), O kimpwanza cha cha tubakidi= que nous avons gagnée (en kikongo), O Table ronde cha cha, ba gagne o = La Table ronde, nous avons gagné (en tshiluba), O dipanda cha cha tozui e = l’indépendance que nous avons conquise (en lingala).

Assoreco, etc. : là, il cite les différents partis de l’époque, il y avait la Conakat, bien sûr, le CEREA, le MNC, etc., plus les grands leaders de cette époque : Tshombe, Kamitatu, Mbuta Kanza, Kasa-Vubu, Kalonji, etc. C’est vraiment une chanson qui a comme une vocation fédératrice, et qui résume un petit peu l’idéal vers lequel on tend, c’est-à-dire l’indépendance dans l’unité.

La chanson a un rôle politique important, mais parce qu’elle accompagne un mouvement politique. Mais elle a eu une grande force, parce qu’en même temps, il y a un événement majeur : l’octroi de l’indépendance. Un événement qui était attendu par l’ensemble de la population, à l’instigation des partis politiques. Mais cette chanson a surtout permis, je crois, d’édifier une conscience nationale, de solidifier cette conscience. « 

La chanson Indépendance cha cha, « Nous l’avons gagnée ! »

Refrain : Indépendance cha cha tozui e

O kimpwanza cha cha tubakidi

O Table ronde cha cha ba gagne o 

O dipanda cha cha tozui e 

1. ASSORECO, n’ABAKO, Bayokani, Moto moko, Na CONAKAT, na Cartel, Balingani, na Front commun ! Bolikango, Kasa-Vubu, mpe Lumumba, na Kalonji, Bolya, Tshombe, Kamitatu, o Essandja, Mbuta Kanza ! 

2. Na MNC, na UGECO, ABAZI, na PDC, na PSA, n’African Jazz, La Table ronde mpe ba gagne !

Grand Kalle et African Jazz (Rochereau), Indépendance cha cha, succès des années 1950-1960, vol. 1, Éditions Surboum African Jazz 

Le guitariste Armando Brazos est à Bruxelles. C’est la première fois qu’un orchestre congolais moderne joue à Bruxelles.

Brazos, décédé il y a peu, nous a raconté cette aventure en 2000, lors d’une interview émouvante :

             » C’est Kabasele qui a écrit la chanson. La musique, c’est l’arrangement de tout le monde. Nous avons répété la chanson, chacun a apporté son concours pour les arrangements. Nous l’avons jouée pour la première fois au club, à l’hôtel Plaza.

Kabasele voulait donner une signification à cet événement :  » Nous avons gagné le pari. Nous sommes indépendants. Nous devons nous réjouir !  » À la Table ronde, nos politiciens ont été discuter pour décrocher l’indépendance. Mais ça n’a pas été si facile que ça. Pour donner un cachet, une vibration à cette indépendance, qui a été durement négociée, il fallait une chanson. Pour donner du punch et faire danser tout le monde… « 

Les politiciens congolais dansaient quand vous chantiez ?

 » Bien sûr, ils venaient danser ! Ils travaillaient, ils discutaient politique, mais en venant danser, ils ne venaient pas discuter politique, ils venaient prendre un peu de temps pour se détendre. Sauf les grands personnages comme Kasa-Vubu, eux ne venaient que rarement. Kasa-Vubu n’est venu que le jour de clôture de la Table Ronde. Lumumba, lui, il venait régulièrement. Mais il était encore jeune, il pouvait venir s’amuser. Kasa-Vubu, lui, était beaucoup plus âgé que Lumumba. « 

Les Bruxellois venaient écouter votre musique ?

 » Beaucoup, beaucoup. Ils appréciaient. Ils venaient même là où nous habitions. « 

Vous aviez appris à Bruxelles, qu’on la chantait et qu’on la jouait ici, à Léopoldville ?

 » On la jouait déjà à Léopoldville, à Kinshasa, parce qu’après notre enregistrement, les disques sont sortis. Et nous avons envoyé des disques qu’on a vendus avant notre retour. Quand cette chanson a été diffusée au Congo, nous étions encore à Bruxelles. Si vous saviez le succès qu’elle avait remporté ! Nous ne pouvons pas vous décrire l’accueil que les gens nous ont fait à Kinshasa. « 

Lors du retour de l’African Jazz, la foule des grands jours a accueilli l’orchestre à Léopoldville. Des milliers et des milliers de Congolais se sont massés sur le trajet, et les musiciens ont été portés en triomphe… 

Et on vous a dit qu’elle avait beaucoup de succès au Congo ?

 » Beaucoup de succès. Cette chanson avait vraiment un succès fou ! Jusqu’à aujourd’hui, cette chanson est jouée dans tous les bars. C’est une chanson qui a eu vraiment de beaux jours. Aujourd’hui, tout le monde réécoute ces chansons.

Le 30 juin 1960, c’est l’indépendance. Ce soir-là, tout le monde était dans tous les bars de la cité. Les gens dansaient, buvaient et les gens ont dansé, ont bu jusqu’au matin. Au Palais de la Nation, on a tiré des feux d’artifice. Des groupes ont joué, des troupes africaines ont joué le folklore et la musique congolaise. African Jazz a joué. Tout le monde s’est amusé« .

Par François Ryckmans (RTBF Info)

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