Présentation du Bushi et de sa langue (allocution du Prof. Dominique MWEZE, vernissage du dictionnaire MASHI-Kiswahili-français-anglais, Fleuve Congo Hôtel, 29 nov. 2019)

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ALLOCUTION DU PROFESSEUR Dominique MWEZE Chirhulwire Nkingi (dir )

Vernissage du Dictionnaire quadrilingue(Nganuliro)  de Rogers MUFUNGAMBAKA

Gombé,  le 29 novembre 2019.

  • Distinguée Première Dame de la République Démocratique du Congo, avec nos hommages les plus déférents,
  • Honorables Députés et Sénateurs de la République Démocratique du Congo,
  • Excellences Messieurs les Ministres Membre du Gouvernement,
  • Messieurs les Professeurs,
  • Messieurs les Officiers Généraux, 
  • Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs et membres du Corps Diplomatique,
  • Mesdames et Messieurs en vos titres et qualités respectifs, tout protocole respecté.

En cette circonstance solennelle et guindée pendant laquelle nous allons porter une œuvre d’esprit de 1328 pages sur les fonds baptismaux, je me sens très honoré de prendre la parole devant cette auguste assemblée. 

La communauté m’a demandé, en tant que co-auteur et directeur de l’équipe rédactionnelle de présenter d’une part le Bushi et d’autre part sa langue. Tâche ardue. Je m’efforcerai dans l’espace réduit de ces assises d’épingler l’essentiel en vue d’honorer son auteur et sa communauté des locuteurs à laquelle l’œuvre est essentiellement destinée. 

  1. PRÉSENTATION DU BUSHI

Le Bushi ou espace vital des Bashi est situé dans la Province du Sud-Kivu en République démocratique du Congo. Il a une superficie de ±5000 km². Il s’étend entre les parallèles 2° et 2°80 de latitude sud, entre les méridiens 28° et 30° de la longitude- Est de Greenwich.

Les limites naturelles se présentent comme suit :

  • Au nord : la rivière Nyabarongo qui constitue la limite entre le Bushi et le Buhavu ;
  • Au Sud : la rivière Lunvinvi et Kadubu qui séparent le Bufulero et le Burega.
  • A l’Ouest : les chaînes montagneuses et volcaniques parmi lesquelles Kahuzi et Biega qui culminent entre 2.000 et 3.400 m d’altitude ;
  • A l’Est : les limites sont le Lac Kivu et la rivière Rusisi qui séparent la République du Rwanda et la République démocratique du Congo.
  • Sur le plan administratif, le Bushi compte 6 chefferies : Burhinyi, Kabare, Kalonge, Kasha, Kaziba, Luhwinja, Ngweshe et Nninja.
  • Sur le plan de la géographie physique, le Bushi est une région montagneuse : il fait partie du Graben centrafricain et occupe une partie du versant oriental. Son altitude  dépasse 2.100m à certains endroits.

Le climat est tropical doux, tempéré et pluvieux. La température oscille entre 15 et 28°Celcius : elle est de 20° au bord du Lac Kivu et 17 à l’intérieur (pourvu que ça dure…)

Le régime pluviométrique est subéquatorial avec deux saisons culturales. Les précipitations sont d’une moyenne de 1300 à 1800mm.

  1. LA LANGUE SHI ou le MASHI

Dans cette partie, nous parlerons tour à tour de :

  • La classification du mashi ;
  • La typologie ;
  • L’usage du mashi ;
  • Des travaux scientifiques marquants sur le mashi.

II.1. Classification

    La langue mashi, parlée depuis le 14ème s. est identifiée par les scientifique sous le code ISO 636-3  avec un IETF dénommé Shr.  Le Glottolog du mashi est Shii 1238. La langue sous examen est la dernière branche de la famille des langues Niger-Congo, Atlantique-Congo, Volta- Congo, Benoué-Congo, Bantoïde méridional, Southern Narrow Bantu Central. 

Sur ce plan, elle ne peut être confondue avec la langue qui porte le même radical « Shi » parlée au Nigeria avec comme ISO 639-3 : Jms. Elle ne peut être confondue non plus avec le Shi parlé en Zambie et identifié ISO 639-3 mho, classifiée en K.34.

Dans la classification de Malcon GUTHRIE, le mashi se situe dans la zone D et porte le numéro 53. Selon d’autres classifications, le mashi porte le code J.50.

Les locuteurs du mashi étaient estimés en 1975 à 5.000, en 1991 à 654.000 locuteurs (selon SIL). En 2019, on doit avoir dépassé les 2.000.000 de locuteurs.

En termes d’intelligibilité (exprimée en pourcentage) et de similarité lexicale, en 2011 lors de l’atelier de validation de l’atlas linguistique de la RDC, prenant appui sur d’autres études linguistiques, votre serviteur avait classifié les langues du nord-Kivu, du Sud-Kivu et du Maniema. Il a établi que sur le plan lexical, le mashi, partage avec le Kihavu (70%), kitembo (70%), kihunde (57%), le kinyindu (90%)le kinande (55%), le kifuliru (90%), le kileega de Shabunda (44%) et le kinyanga (42%), Kitembo (70%).

II.2. Typologie

Le mashi comprend 20 classes dont 16 classes nominales et 4 locatifs présentées en paires singulier/pluriel.

Comme les autres langues bantu, elle compte 20 consonnes dont le mode de production sont : occlusives, fricatives, affriquées, vibrantes, sourdes, nasales et latérales. 

Le mashi aligne 5 voyelles dont certaines sont brèves et d’autres longues selon leur degré d’aperture. Elles se caractérisent soit par leur antériorité, leur fermeture ou demi-fermeture. Leur aspect est arrondi ou non, postérieur centrale ou ouverte.

D’autre part, le mashi comprend deux semi-voyelles avec différentes zones d’articulation (lèvres, langue, les dents, le palais et le larynx).

Le mashi compte 20 phonèmes consonantiques et semi-consonantiques attestés.

Le mashi est une langue à ton. Le ton peut être étudié sur le plan du lexème ou sur le plan syntagmatique. Du point de vue de la phonologie segmentale, le mashi comprend trois tons : ton haut, ton bas, ton moyen, ton montant-descendant et ton descendant-montant. Les tons se modulent différemment selon qu’on est du nord du centre ou du sud du Bushi. Sur le plan de la phonologie suprasegmentale, la mélodie de la phrase obéit à quelques règles qu’il n’est pas expédient d’exposer ici.

II.3. Usage du mashi

Le mashi est parlé à la maison, à l’école, à l’Église, dans la rue, au marché partout où se trouvent les locuteurs.

Au début des années 1950, le mashi avait évolué dans un contexte de concurrence avec le Kiswahili, une langue non bantu, de racine zanzibari (côte Est africain). Dès 1954, la langue swahili sera utilisée dans l’enseignement au niveau primaire, à l’est de la République démocratique du Congo, soutenue à la fois par le pouvoir colonial et par l’Eglise catholique (ancien Vicariat Apostolique du Kivu). Le pionnier de cette expansion fut le Père Georges DEFOUR, missionnaire d’Afrique, le même qui fonda en 1953 le mouvement Xavéri.  Pour renforcer l’impact du kiswahili, ce vaillant missionnaire rédigea des manuels scolaires destinés au premier et au second cycle du primaire. Ceux de ma génération se souviennent encore de quelques titres :

  • Usikie habari I et II
  • Tuhesabu sawa
  • Tuzungumze….

Aux œuvres du Père Defour, il faut ajouter une petite revue pour jeunes dénommée KINDUGU, entièrement écrit en Kiswahili. Il paraissait régulièrement à Bukavu dans les années 1960.

Il n’est pas fait mention ici d’autres manuels scolaires écrits en Français  (par le même auteur) : il s’agit de « Mon ami Noé  I et II ». Il convient de mentionner de nombreuses publications liturgiques comme des catéchismes et des missels, écrits aussi en swahili pour de besoins d’évangélisation. 

    Le mashi a connu une forte régression mais a bénéficié d’un statut enviable comme langue liturgique sous l’épiscopat de Mgr Aloïs Mulindwa Mutabesha (1966-1990). Le Centre de Pastoral, Liturgie et Catéchèse produisait des publications sous les deux langues. 

 Comme langue liturgique, le mashi a connu un développement fulgurant entre le début du 20è siècle et les années 1970 au point de figurer parmi les priorités du Cardinal Lavigerie, le fondateur des Missionnaires d’Afrique. Ce dernier  institua un Centre d’études des langues Africaine à Bukavu (CELA) (près du Pensionnat Albert 1er) qui avait comme mission  de former les jeunes missionnaires à la maîtrise de cette langue. Les premières grammaires et dictionnaires seront rédigés par les missionnaires ainsi que les premiers catéchismes, les bibles (ancien et nouveau testament) les recueils des chants liturgiques et missels  en langue mashi. Le premier bénéficiaire de la langue liturgique fut la première paroisse, NYANGEZI (Karhongo), créée en mai  1906 par Mgr HUYS, Coadjuteur de Mgr ROELENS et Père Louis VERSTRAETE. Les 33 autres paroisses continuent à l’utiliser.

II.4. Les travaux scientifiques sur le mashi

Un hommage mérité doit être rendu aux scientifiques suivants au regard de leur champ d’investigation. Depuis le début du siècle passé, huit champs heuristiques sur le mashi se dégagent :

  1. Les grammaires ont été élaborés par : POLAK-BYNON, CLEIRE (Mgr), GARY, BASHI Murhiorhakube et MIHIGO ya MUHASHA ; COLLE
  2. En lexicologie, plusieurs dictionnaires ont été écrits : HOSTE Herman, CELA, POLAK BYNON, CORBISIER
  3. En lexicographie différentielle : BASHI Murhiorhakube
  4. En tonologie : BURSSENS, A et MANEGABE Sebu
  5. En parémiologie  (étude du langage et paralangage en contexte) MWEZE Chirhulwire Nkingi a travaillé sur 4.020 proverbes des Bashi et relevé 127 lexèmes pour dire « dire ». Il a non seulement établi les modes de raisonnement des proverbes et leurs stratégies discursives  mais aussi prouvé que les ¾ des noms des Bashi sont des abrégés des proverbes et des locutions proverbiales.
  6. En onomastique spécialement en anthroponymie (étude des noms des hommes) : MASUMBUKO Bunyasi, KAGARAGU, Ntabaza et CENYANGE, Les toponymes ont fait aussi l’objet de plusieurs études. De même les noms des plantes : 
  7. En littérature orale : KAGARAGU Ntabaza, BIRURU, CINAGIZA, BAKORONGOTANE, BANYWESIZE, BARUCI, NKORANYI RuzirabobaNTOLE Kazadi, MERRIAM, COLLE, HOSTE, ENDARO Y’ABAKULUKULU, BASHIGE
  8. En techniques d’apprentissage du mashi : KARHALYA, CELA, MATABARO CUBAKA, BASHI Murhiorhakube, NKORANYI, NDIRHUHIRWE M, 

A côté de ces travaux, il faut signaler les multiples travaux académiques (Thèses doctorales, T.F.C., mémoires) défendus dans les universités et les instituts supérieurs et qui aident à comprendre davantage la langue des Bashi.

Je ne terminerai pas mes propos sans évoquer le code moral Shi que j’ai rédigé et qui est coulé dans le présent dictionnaire. Il m’a semblé qu’une façon de pérenniser la langue c’est de l’accrocher à un soubassement solide comme la morale, socle de toute société qui se veut humaine et qui aspire au développement. Les 187 défauts mentionnés en langue mashi et traduits en français et en anglais aideront les générations présentes et futures à comprendre la morale de leurs ancêtres et à ajuster leur comportement à ce code. C’est ma contribution à la sémantique du mashi.

Qu’il me soit permis de demander une minute de silence en mémoire du Pr. Émérite Léon de Saint Moulin qui a suivi pas à pas l’élaboration de ce dictionnaire (à l’imprimerie) et qui a ardemment désiré être présent à ce vernissage. Dieu en a décidé autrement, qu’il repose en paix.

CONCLUSION

La langue des Bashi (le mashi) est à la fois un patrimoine de la République Démocratique du Congo et celui de l’Humanité. Comme vecteur d’une vision du monde, vecteur des valeurs et mode de communication, elle est appelée à survivre et à se développer  à côté d’autres langues. Sa survie dépendra des stratégies volontaristes que la Communauté des Bashi aura mises sur pied pour assurer sa propre survie.

J’ai dit et je vous remercie.

Dominique MWEZE Chirhulwire Nkingi

Doyen de la Faculté des Sciences Informatiques

Professeur Ordinaire

Université Catholique du Congo

Université Pédagogique Nationale

e-mail : dominique.mweze@ucc.ac.cd

      kingmweze@gmail.com

+243 99 994 70 59

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