RDC- Joseph Kabila «Soir»: «Certains, en Belgique, croient que le Congo est encore une colonie»

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Le président congolais, en fin de mandat, nous a reçu à Kinshasa. Une interview rare où il se lâche, n’épargnant ni la Belgique ni l’Europe. Il se prête rarement à l’exercice de l’interview. Pourtant, le président Kabila a accepté de faire le bilan de ses années au pouvoir avec notre collègue Colette Braeckman.

D’ici trois semaines, le Congo doit élire un nouveau président. Et celui qui est à sa tête depuis 17 ans doit passer la main. Alors Joseph Kabila a accepté de recevoir l’envoyée spéciale du Soir à Kinshasa, pour donner une interview. Ce qu’il fait très rarement. Et il parle sans filtre. Ou presque.

« Tout va bien se passer » le jour du scrutin, jure Joseph Kabila, alors que la mission de l’ONU s’inquiète de voir le pays organiser seul l’élection. « Nous avons pris l’option de les organiser nous-mêmes, ce qui nous coûte cher, mais c’est une question d’indépendance, de souveraineté… », estime-t-il, appelant tout au long de l’entretien à la dignité du peuple congolais. A savoir si l’absence d’observateurs internationaux est gênante, il clame : « Pourquoi devrait-on les inviter ? Je considère que ces pays ont déjà préparé leur rapport avant même le jour du vote ! ».

Sur la question des prisonniers politiques, le président botte en touche. « Je ne veux pas discuter des affaires qui relèvent strictement de la justice mais, à ma connaissance, il n’y a pas de détenu strictement “politique”. S’il y a des problèmes au niveau de la justice, c’est là qu’il faut intervenir, mais moi je ne le peux pas… ».

Joseph Kabila n’entend pas épargner une certaine Belgique, alors que notre diplomatie est la grande absente sur le sol du Congo. « Le problème avec les Belges, c’est ce que j’appelle l’état d’esprit. Il y a des gens qui, en Belgique, croient que le Congo est encore une colonie, que les Belges doivent toujours avoir de l’ascendant sur les Congolais, tranche le président. Qu’est-ce qui nous divise avec la Belgique ? Je considère que nous sommes des hommes libres, que le Congo est un pays indépendant et que nous n’avons pas de comptes à rendre à un ministre des Affaires étrangères qui se trouve en Belgique. »

Alors que les élections sont prévues dans trois semaines, le temps est venu, pour les décideurs congolais, de mettre cartes sur table et de répondre à l’avalanche de rapports émis par les ONG internationales, plus critiques les uns que les autres, qui se sont invitées dans la campagne électorale.

Patron de la Gecamines, non tenu par une prudence de politique, Albert Yuma, -menace de poursuites judiciaires à la clé- avait convoqué la presse pour démonter, un à un, chiffres à l’appui, ce qu‘il appelle les « mensonges « des ONG internationales. Nous reviendrons sur son argumentation dans une chronique économique. Dans la foulée, celui qui fut le « patron des patrons » congolais, le président de la FEC,(Fédération des entreprises du Congo) nous a introduite chez le «Chef », le Boss, le Raïs. C’est-à-dire chez Kabila lui-même, qui avait suivi et approuvé l’offensive d’Albert Yuma, dont il est très proche.

Tenue saharienne, manches retroussées, poil dru et barbe poivre et sel, Joseph Kabila nous reçoit ans le bureau sans apprêt de sa résidence au bord du fleuve, où seuls des cris de chimpanzés brisent le calme des lieux.. Le fils du Mzee a depuis longtemps abandonné son allure de « bon garçon » rasé de près pour un look de « freedom fighter » ou, à 47 ans, -déjà- de « père de la nation ». « Ce n’est pas un look », précise-t-il en constatant notre surprise, « cela traduit plutôt un état d’esprit… »

« Nous sommes dans la dernière ligne droite avant les élections » constate le chef de l’Etat. « Nous avons eu l’enrôlement des électeurs, puis le dépôt des candidatures, et, à 90 %, tout s’est passé normalement. La campagne a commencé et se déroule dans le calme, sans incidents majeurs même si elle est encore un peu timide par rapport aux élections de 2006 et 2011. Nous n’avons pas encore connu d’incidents comme en 2006 et surtout en 2011, ce qui traduit la maturité politique de la population qui a déjà compris les enjeux réels.

Reste le défi de la sécurisation, le jour même du vote. Après le 23 décembre, restera à attendre les résultats. Je crois que tout va bien se passer..

A l’étranger, on s’interroge sur cette volonté du Congo d’organiser seul ces élections, de se passer de l’aide de la Monusco, qui avait déjà mobilisé des avions pour vous aider. Pourquoi refuser l’aide ?

Mais tout simplement parce que nous ne sommes pas des mendiants. Le Congo, c’est un pays qui a des problèmes certes, mais c‘est aussi un pays d’hommes et de femmes dignes. Compte tenu de cela, il faut poser des actes. L’idée n’était pas de refuser ou de demander l’appui de la « communauté internationale »…Les pays voisins, eux non plus, ne sollicitent pas l’appui de la Monusco et autres… Si la Monusco a des avions disponibles, elle peut certainement en faire beaucoup d’usages. C’est ce que j’ai expliqué à la représentante du secrétaire général de l’ONU. Pour le moment nous avons pris l’option d’organiser les élections nous-mêmes. Certes, cela coûte cher, mais c’est une question d’indépendance, de souveraineté. On est sur la bonne voie…

Cependant, l’absence d’observateurs internationaux peut poser problème. Leur présence est un aussi gage de crédibilité, de confiance…

Mais les observateurs seront là : il y aura plus de 40.000 observateurs nationaux, qui ont déjà été formés dans ce but. Il y aura des témoins des partis politiques. Mais aussi des observateurs de la région, la SADC (Communauté de développement des Etats d’Afrique australe) l’Union africaine, la Communauté des Etats d’Afrique centrale (CCEAC) l’Organisation internationale de la francophonie…Il est vrai qu’il n’y aura pas d’observateurs venus de l’Union européenne ou des Etats-Unis. Je considère que ces pays ont déjà préparé leur rapport avant même le jour du vote, alors pourquoi les inviter ? Ce qui comptera ce sera surtout l’observation menée par les Congolais eux-mêmes…

Que de temps passé depuis notre première rencontre, en 2001, peu de temps après l’assassinat de votre père…Quel est le bilan de toutes ces années ?

Je m’en souviens, nous nous sommes rencontrés à la Cité de l’Union africaine…La période écoulée peut se diviser en trois étapes. Durant la première, de 2001 à 2006, la priorité des priorités était la stabilisation du pays, sa pacification et l’organisation des élections. C’était la promesse, le défi…Nous avions réussi à stabiliser la situation politique et sécuritaire, mais aussi économique.

La deuxième phase, c’est la période qui va de 2006 à 2011. Comme objectifs, il nous fallait stabiliser davantage et amorcer la reconstruction du pays. La plupart des infrastructures que l’on voit aujourd’hui ont été construites à ce moment. Mais à cette période, nous étions aussi confrontés à des défis liés à la sécurité. Il y avait des rébellions à l’Est, dans l’Equateur, plusieurs guerres dans le Kivu. La dernière phase va de 2012 jusqu’aujourd’hui, où nous avons tenté de poursuivre la modernisation, la stabilisation, et aussi engager le pays sur le terrain des réformes. C’est aujourd’hui chose faite : des lois ont été adoptées concernant l’organisation du territoire, son découpage qui nous a fait passer de 11 à 26 provinces. Le challenge c’est aussi d’organiser le troisième cycle des élections… On a connu des hauts et des bas, mais l’essentiel, c’est que nous sommes à la veille de ces élections…On pourrait écrire plusieurs livres sur cette histoire… Je dirais que c’était un long, un si long voyage, et qui n’est pas fini……

Puisque le chemin est encore long, n’est il pas difficile de céder la place ?

Je suis surpris par le fait que ma décision ait pu surprendre : j’ai fait ce que j’avais toujours dit. Jamais, ni en privé ni en public ou en aparté avec un autre chef d’Etat, je n’ai exprimé autre chose. J’ai toujours été constant… Rappelez vous qu’un jour, à Matadi, je vous avais dit aussi que j’étais au service de mon pays et que j’allais le rester toujours.

Je considère que l’œuvre de reconstruction de ce pays, de consolidation de la paix, c’est un travail de longue haleine, qui est proposé à 80 millions de Congolais et pas seulement à M. Kabila…Il y a tellement à faire. Même si le bon Dieu devant nous donner deux ou trois vies, elles seraient remplies…

D’ici quelques semaines, redevenu simple citoyen vous allez donc rester au service de votre pays ? Que pensez-vous faire ?

En tous cas, je ne songe pas à aller en vacances aux Bahamas, ni même en Espagne, à Dubaï ou ailleurs. Ce que je pense faire ? J’avoue que je ne me suis pas encore posé la question…Blague à part : je resterai certainement dans mon pays, où je vais m’occuper de beaucoup de choses. Il y a tellement à faire…

Vous avez la réputation d’aimer la nature…

Oui, il y a ceux qui parlent de la nature… Moi je suis passionné par la nature mais surtout par la protection de l’environnement. Je vais continuer, en tant que citoyen…Il y a tellement de travail dans ce domaine…Je vais m’occuper de mes fermes, au début il n’y avait que quelques paillottes, et il y a encore beaucoup de travail…

Quel que soit votre successeur, vous allez certainement lui donner des conseils…

Cela dépend…S’il a besoin de mes conseils, je serai toujours là, volontiers…Mais quel que soit mon successeur, il aura non seulement besoin de l’ancien président, mais surtout besoin de dignité. De la participation des 80 millions de Congolais qui sont ici, et de ceux qui sont dans la diaspora, afin que nous puissions aller de l’avant dans la reconstruction du Congo.

Est-ce dans cet esprit, dans ce but, que vous avez créé le grand rassemblement appelé FCC, Front commun congolais ?

Qu’est ce que le FCC finalement ? C’est une idée qui date du lendemain des élections de 2006. Je voulais alors travailler avec tout le monde, j’étais conscient du fait que tous les Congolais devaient cheminer ensemble. A l’époque, j’avais fait appel à Jean-Pierre (Bemba), mon ancien vice président, et même nos amis de l’UDPS, afin que nous travaillions ensemble. J’ai toujours pensé que, pour relever les défis de ce pays, les défis de la paix, de la reconstruction, de la sécurité, de la stabilité, il faut que tout le monde s’implique.

C’est pourquoi, l’an dernier, après les accords de la Saint Sylvestre (31 décembre 2016), après l’entrée de plusieurs partis d’opposition dans le gouvernement, je leur avais posé la question : « maintenant que nous travaillons ensemble depuis une année, allons nous aller aux élections en tant que frères et sœurs ou en tant qu’ennemis ? » C’était le début d’une réflexion qui a abouti à la création des FCC…

On soutient un même candidat, on a un même programme de reconstruction économique afin de poursuivre le travail…

Cette vaste plate forme ressemblerait elle à un début de parti unique ?

Je ne crois pas, il y a plusieurs tendances au sein des FCC, il y a des libéraux, des socialistes, d’autres encore……D’ailleurs au lieu d’avoir 600 partis politiques, je crois préférable d’avoir de grands ensembles, avec un total de quatre à cinq partis politiques qui transcendent les régions, les ethnies…Que les autres se regroupent aussi, il n’y a pas de problème, c’est une bonne tendance..

C’est ce qui a été tenté lors de la réunion de l’opposition à Genève, même si la tentative a échoué…

La question n’est pas l’échec, mais ce qui était à la base de cette initiative…Quels étaient ses objectifs… On peut espérer que d’ici le 23 décembre, ils soient toujours ensemble et qu’après cette date le gagnant, quel qu’il soit, fasse appel à tout le monde et que le perdant accepte d’avoir perdu…

D’aucuns estiment que les promesses de décrispation du climat politique liées à l’accord de la Saint Sylvestre n’ont pas été tenues et rappellent que des détenus politiques se trouvent toujours en prison…

Demandez à un diplomate s‘il peut citer le nom d’un détenu « politique ». Je ne veux pas discuter des affaires qui relèvent strictement de la justice mais à ma connaissance il n’y a pas de détenu strictement « politique ». S’il y a des problèmes au niveau de la justice, c’est là qu’il faut intervenir mais moi je ne le peux pas…On a toujours été accusés d’avoir été laxistes…Nous avons un ex-gouverneur arrêté pour viol, des généraux en prison pour la même raison. Ce n’est pas parce qu’on est en politique que l’on peut espérer être libéré face à ce type de charges (le viol..).

Il y a encore d’autres détenus, comme Carbone Beni, un militant activiste de Lucha, ou des détenus plus anciens, accusés d’avoir été impliqués dans l’assassinat de votre père en 2001…Tout cela n’est pas clair…

A propos de ceux qui ont été arrêtés après la mort de mon, père je ne ferai pas de commentaire car cela me concerne personnellement…Pour les autres, la situation doit être traitée cas par cas mais on ne peut pas généraliser, exiger qu’on libère tout le monde….Le travail de réforme, d’assainissement de la justice doit certainement être poursuivi…

LE BRAS DE FER AVEC LES MINIERS

Voici quelques années, vous aviez lancé la « révolution de la modernité » Etes vous satisfait de la voie suivie, des résultats obtenus ? Beaucoup d’inégalités se sont creusées…

Lorsqu’en 2002 nous avions levé l’option de libéraliser l’économie, cette décision avait pour objectif d’attirer les investisseurs afin de créer des entreprises qui allaient embaucher, donner du travail à des Congolais. Au fur et à mesure, nous nous sommes rendu compte qu’il y a eu quelques failles, à gauche et à droite. Dans le secteur minier il a d’ailleurs été décidé, sept ou huit ans après sa promulgation, de revoir le Code minier de 2002. C’est déjà en 2012 qu’on aurait du faire ce changement…Nous avons constaté que, certes, les « majors » c’est-à-dire les grandes sociétés minières, avaient pris des risques et commencé la production, mais nous n’en avons pas vu les dividendes. Le Code recélait beaucoup de faiblesses… Aujourd’hui, même si nous l’avons modifié, il y a encore de la résistance. Je pensais qu’on allait avancer dans l’implication des Congolais dans la prise en charge et surtout dans la production, et là on est très en retard… Beaucoup de nos compatriotes travaillent encore dans l’informel…Avec les « miniers » on a d’abord essayé la persuasion, tenté de dialoguer puis on a joué cartes sur table…

Au début de cette année, vous avez reçu les plus grands patrons des multinationales minières qui voulaient vous dissuader de revoir le Code minier. Comment s’est passée la réunion ?

C’était tendu. Que m’ont-ils dit ? Qu’ils étaient prêts à faire des concessions, mais que la loi, c‘est à dire le nouveau Code, ne devait pas être promulguée. Je leur ai répondu qu’on pouvait continuer la discussion, mais que le Code, de toutes façons, allait être promulgué. Car c’était dans l’intérêt de mon pays. Je leur ai dit qu’eux n’avaient à gérer que leur société, tenter de réaliser quelques millions de dollars à la Bourse en quelques mois. Mais que moi, je devais veiller aux intérêts de 80 millions de Congolais. Ceux là sont mes actionnaires à moi, et c’est leur sort qui m’intéresse…La loi a donc été promulguée, même s’il y a encore de la résistance, on avance, on a tenu bon dans l’intérêt de notre peuple, parce que c’est cela, la justice.

Un autre chantier est celui de la lutte contre la corruption…Depuis le temps de Mobutu elle gangrène le pays…

On a mis en place des structures, mais la lutte contre la corruption, c’est tout un système, cela requiert un changement de mentalité, des fonctionnaires, des policiers … Quand on est arrivé ici avec Mzee (son père, Laurent Désiré Kabila) notre désir c’était de changer les mentalités, de transformer le Congo…Changer l’homme, sa façon de voir… Aujourd’hui, peut on dire qu’on a réussi ?Le pays n’est plus le Zaïre, il est devenu la République démocratique du Congo mais au niveau de la mentalité, je dois bien reconnaître qu’on a connu quelques difficultés. Mais l’essentiel, c’est que la société ne nous a pas transformés, nous. On va continuer à travailler…

IL Y A PLUS IMPORTANT QUE REPONDRE AUX CALOMNIES

Le patron de la Gecamines dénonce les campagnes de dénigrement dont sa société a été l’objet. Avez-vous aussi, personnellement, été victime de telles calomnies ? Avez-vous répondu ou choisi de laisser dire ?

Je n’ai jamais répondu à tout cela pour une simple raison : parce que moi, j’ai des choses beaucoup plus importantes à faire que m’occuper de cette fabrication de mensonges…Je dois veiller à la sécurité de mon pays, à son développement, c’est beaucoup plus important que tout le reste…On a fini par comprendre que ces mensonges faisaient partie de toute une stratégie de communication…Des mensonges mis en place pour abattre M. Kabila, pour orienter nos choix… Je remercie d’ailleurs notre population qui a fait preuve de maturité politique et qui est arrivée à la conclusion que ce sont là que des ragots…L’important, c’est que notre peuple continue à nous faire confiance…Faut il passer son temps, consacrer ses moyens, à traduire en justice tous ceux qui nous critiquent injustement ?

Souvenez vous du président Mobutu : on disait que sa fortune dépassait les 14 milliards de dollars, plus que la dette du pays…Quand nous sommes arrivés à Kinshasa, nous avons cherché en vain ces 14 milliards…Peut être étaient ils dans les banques suisses ? Lorsque la présidente de la Confédération helvétique est venue ici, elle nous a dit que sur les comptes, il n’y avait que trois ou quatre millions de dollars. Et cela alors qu’on avait tellement craché sur le Maréchal…

Ce qui se dit aujourd’hui, c’est que vous-même, vous êtes plus riche que le Maréchal…

Vous croyez vraiment qu’un homme plus riche que le Maréchal peut travailler dans un bureau pareil ? Je n’ai pas le temps de répondre à de telles histoires, cela fait partie de la désinformation. Des fake news.. je ne vais pas passer toute ma vie à me justifier. Ces histoires émanent d’officines basées à Paris, Bruxelles, New York…

Certaines injustices sont aussi révélées par des nationaux, comme le cas de ces villageois qui ont été chassés de M’borero, le long du lac Kivu…Une école catholique (le collège Saint Paul) y a même été détruite… Tout cela pour construire un hôtel…

A ma connaissance l’école est toujours là…Des conflits entre voisins cela peut exister mais il ne faut pas en faire une affaire internationale…

Ce que je voulais dire en citant ce cas, c’est qu’il y a aussi des témoignages qui viennent du terrain, de l’intérieur du Congo. Tout n’est pas fabriqué dans des « officines »…Même si l’échelle est limitée, il y a des contestations…

Pour moi, c’est tout à fait normal. On n’est que des êtres humains, et les conflits existent… Les disputes pour des parcelles, voilà qui a toujours existé…Ou est le problème ? L essentiel, c’est que l’on recherche des solutions pour continuer à vivre ensemble.

EN RESERVE DE L ARMEE

Rajeunie, modernisée, l’armée a été réorganisée. Elle n’est plus la même que voici quinze ans. Etes-vous satisfait de cette réorganisation ?

L’armée est au service de notre peuple et elle est sous le contrôle des institutions. Plusieurs lois de réforme de la police et de l’armée ont été adoptées, les équipements ont été modernisés : le travail de réformes va se poursuivre et aujourd’hui déjà l’armée n’est plus ce qu’elle était quand nous avons été bousculés par différentes rébellions. Mais il reste un grand travail…Cette armée va monter en puissance… Nous avons tenu à faire ce travail nous-mêmes, seuls, avec l’appui de quelques partenaires. Mais au fur et à mesure, ces derniers sont en train de se désengager, ce sont nos officiers qui sont chargés de la formation… Nous serons aussi obligés d’avoir une industrie de la défense : fabrication de tenues, bottines, mais aussi engins, véhicules de combat, de blindés tel est notre plan a moyen terme. Certes, il y a encore quelques cas d’indiscipline mais dans l’ensemble, je peux le dire, notre armée est maîtrisée, disciplinée, les abus sont sanctionnés.

Voici 15 ans il n’a pas du être facile d’intégrer au sein des forces armées divers groupes rebelles. Aujourd’hui avez-vous réussi à lutter contre l’impunité ?

Je crois que la justice militaire fonctionne même mieux que la justice classique ; des généraux ont été jugés, condamnés et mis en prison ! Si nous avons pu mettre fin aux violences faites aux femmes, à 90% c’est en grande partie grâce à la justice militaire. L’armée, c’est un chantier qui se poursuit…Il y a un travail à faire en amont et en aval dans le domaine des droits de l’ homme et de la femme ; il faut travailler aussi sur le plan mental…C’est aussi une armée qui continue à être en opérations dans des situations difficiles, à opérer sur la ligne de front entre autres en Ituri. Notre armée va aussi devoir s’adapter aux nouvelles tactiques de ceux quelle affronte sur le terrain…

LA MENACE TERRORISTE

Dans la région de Beni, l’armée est-elle confrontée à des attaques qualifiées de terroristes ?

« Qualifiées » ? Mais c’est bien de terroristes qu’il s’agît ! Nos amis en Occident devraient se réveiller : c’est en 2012, au cours de plusieurs réunions, que j’ai commencé à parler du terrorisme des ADF (Allied Democratic Forces, rebelles d’origine ougandaise opérant dans la région du Ruwenzori) A l’époque, je disais aux chefs d’Etat que ces ADF étaient les mêmes que les « shebabs « de Somalie, que les Boko Haram en Afrique de l’Ouest, que l’Etat islamique lui-même…C’est-à-dire une menace pour la sécurité régionale. Aujourd’hui les Ougandais s’agitent mais aussi les Tanzaniens… Voici une semaine, à Cabo Delgado au Mozambique, des inconnus ont égorgé des civils, brûlé les maisons avant de prendre la fuite. C’est le même mode opératoire qu’à Beni, où on a arrêté des groupes radicaux dans lesquels se trouvaient des Somaliens, des Kényans, des Ougandais, des Mozambicains…

Cette menace nouvelle, inédite, exige une très bonne coopération des services de sécurité de la région. Il ne s agit plus d’une guerre classique mais de groupes qui veulent tuer un maximum de gens puis disparaître, quand ils n’hésitent pas à se tuer eux-mêmes…Pour nous c’est un grand défi, c’est la plus grande menace pour l’avenir… Nous avons encore des Mai Mai, à gauche et à droite, mais nous sommes capables de les affronter. Par contre cette menace terroriste doit être prise très au sérieux, elle requiert une stratégie particulière, une bonne coordination des pays de la région Le Congo ne représente pas un nouveau front mas une cible…Au Mozambique, des assaillants qui avaient été arrêtés ont dit qu’ils avaient été entraînés dans les forêts du Congo !

On vous sent très lié à l’armée. Même du temps du Mzee votre père, vous étiez déjà militaire. Allez-vous rester lié à l’armée? Est-ce dans votre ADN?

 

Mon ADN ? Je ne dirais pas…Mais j’ai beaucoup de camarades qui sont devenus aujourd’hui de très bons officiers et je les encourage a continuer à encadrer les jeunes qu on est en train de former… Evidemment, en cas de besoin, je suis dans ce qu on appelle la réserve…

Vous êtes trop jeune pour être mis à la retraite…

La retraite, non, j’ai bien dit la réserve. En cas de besoin on peut toujours faire appel à nous, à moi, pour servir la nation, la cause …

CONGO-BELGIQUE : DES HAUTS ET DES BAS

Vous avez déjà connu des moments de froid avec la Belgique lorsque Karel de Gucht était ministre des Affaires étrangères. L’histoire est-elle appelée à se répéter ?

Ma lecture -qui n engage que moi- c est que pour mieux comprendre les relations entre la Belgique et le Congo il faut remonter à 1960. C’est à cette époque que le Congo a perdu son Premier Ministre Patrice Lumumba (assassiné en 1961). La Belgique était très impliquée dans la disparition de Lumumba. Ensuite, on a fait du maréchal Mobutu l’homme fort du Congo, mais même avec lui, il y avait des frictions, des hauts et des bas. Avec le Mzee, mon père, c’ était pareil… Lorsque Karel de Gucht est venu ici, je lui ai dit qu’entre le peuple belge et le peuple congolais, il ne pouvait pas y avoir de problèmes, mais que je considérais que, sur le plan politique, il était finalement un petit raciste. Et moi, je n’aime pas les racistes.

D’accord de tels propos n’étaient pas diplomatiques mais c’était la vérité. Le problème avec les Belges, c’est ce que j’appelle l’état d’esprit. Il y des gens qui, en Belgique, croient que le Congo est encore une colonie, que les Belges doivent toujours avoir de l’ascendant sur les Congolais. Cela fonctionnait peut-être avec nos pères, -qui ne sont plus là- mais avec nous, les enfants de ceux qui ont combattu le colonialisme dans ce pays, c’est inadmissible, cela ne marche pas… Le peuple congolais n’acceptera jamais cela. Certes, les Belges peuvent recruter dix, vingt, Congolais pour qu’ils soient leurs pions, mais ils n’auront pas le soutien de 80 millions de Congolais.

C’est l’occasion de le dire. Ce qui ne va pas avec les Belges, je l’appelle une certaine animosité vis-à-vis de notre peuple, cette tendance qu’ils ont d’humilier le peuple congolais à travers ses dirigeants. Et cela, nous ne l’accepterons plus jamais.

Qu’est ce qui nous divise avec la Belgique ? Je considère que nous sommes des hommes libres, que le Congo est un pays indépendant et que nous n’avons pas de comptes à rendre à un Ministre des affaires étrangères qui se trouve en Belgique.

Vous a-t-il jamais demandé des comptes ?

Directement ou indirectement ; il disait, entre autres, que M. Kabila doit se prononcer à propos des élections.. A cela, je répondais : « mais cela ne vous regarde pas, ce ne sont pas vos affaires, occupez vous de vos problèmes chez vous et nous allons nous occuper de notre peuple, de notre pays. Ne vous ingérez pas dans la politique interne du Congo. »

Il n’appartient pas à la Belgique de faire le choix des dirigeants de ce pays, d’inviter des opposants à Genval, de leur offrir des chocolats… Cela ne m’a pas choqué, non, mais surpris, oui : ce sont des tendances néocolonialistes. Si on ne peut pas accepter cela de la Chine, de la Russie ou des Américains, on ne l’acceptera pas non plus des Belges…Inviter ainsi des gens à Bruxelles, à Genève et ailleurs, c’est une façon d’essayer d’imposer des dirigeants à ce pays alors que cela dépend de notre peuple. C’est lui qui doit choisir….

La maison Schengen reste fermée. C’est tout de même une mesure qui frappe en premier lieu les Congolais eux-mêmes…

Ils peuvent aussi aller ailleurs dans le monde, il y a plus de 150 pays où ils pourraient aller… Il y a un prix à payer pour tout, y compris pour la dignité..

De toutes façons, je ne crois pas que cette situation va durer. Il faudra trouver une solution, qui soit en faveur du respect, envers nos deux peuples…

DES SANCTIONS ILLEGALES ET ARBITRAIRES

Quel est votre sentiment face aux sanctions décrétées par l’ Union européenne qui visent des responsables congolais, y compris votre dauphin M. Shadary…

De toutes façons, si Shadary est élu, il sera le président de la RDC ; en Belgique, il ne possède rien…Certains ont regretté que les individus visés n’aient pas eu l’occasion de se défendre. Moi je dis « pourquoi devrions nous aller nous justifier » ? Ces sanctions pour moi ont tout à fait illégales, injustes, arbitraires, orientées politiquement…Quelques pays d’Europe ne peuvent s’arroger de nous sanctionner ainsi. Dans quel monde vivons nous, où ceux qui ont la force ou croient l’avoir peuvent se réveiller un jour et s’ arroger un tel droit ?

Moi, je fais pleinement confiance à tous ceux qui ont été sanctionnés et surtout les officiers; je sais qu’ils défendent l’état de droit…On me dit que si tout se passe bien lors des élections, les sanctions pourraient être levées. Mais moi je m’en fous ; ils n’ont qu’à continuer s’ils le veulent. Pour les élections, tout va très bien se passer, c’est bien cela notre objectif et cela ne dépendra pas des sanctions. Ce seront les meilleures élections que ce pays aura connues depuis 1959..L’histoire nous donnera certainement raison, je crois que nous aurons été du bon côté de l’histoire…Le Congo ne sera jamais à genoux, il sera toujours debout…

La polémique sur la machine à voter, -qui est presque terminée- a aussi été entretenue pour une histoire d’argent : pourquoi avoir confié cela à la Corée du Sud et non à une société se trouvant en Belgique ?

Lorsque le docteur Mukwege a reçu le Prix Nobel de la Paix, quel a été votre sentiment ?

C est un compatriote, je l’ai félicité à travers Mme Mabunda (envoyée spéciale du chef de l’Etat pour traiter des violences sexuelles). Mais il faut aussi commencer à donner une image positive de notre pays. A un moment on disait que le Congo et surtout Bukavu était la capitale du viol. Or ce n’est plus le cas, donc il ne faut plus le dire ; il ne faut pas propager des images qui ne sont plus justifiées…

LES ŒUVRES D ART

 

ous sommes à la veille de la réouverture du Musée de Tervuren, et en France, le président Macron envisage de renvoyer des pièces d’art africain dans leur pays d’origine. Le Congo va-t-il lui aussi réclamer des restitutions ?

 

C’est en cours. Mais pour le faire, nous attendons la fin des travaux et l’ouverture de notre propre musée, en partenariat avec la Corée du Sud. Nous allons aussi réhabiliter notre musée à Lubumbashi, et la demande de restitution sera sur la table. Un mois avant la fin des travaux, qui est prévue pour le mois de juin, il y aura une requête officielle. La coopération entre Tervuren, dont nous apprécions l’expertise, et nos musées nationaux va se poursuivre En outre Tervuren possède un grand nombre de nos archives et nous voudrions les récupérer.

 

Tervuren possède quelques clés du Congo dans ses coffres…

 

Oui, mais nous sommes en train d’en fabriquer d’autres…

 

INVESTIR AU CONGO

 

Où serez vous l’année prochaine ? Dans vos fermes ? Serez vous transformé en gentlemen farmer ?

 

Mes fermes, à Kingakati, au Katanga, sont le résultat d’années de travail…J’ai construit petit à petit…C’est aussi un choix que j’ai fait, une leçon que je voudrais donner aux Congolais : il faut qu’ils investissent dans leur propre pays, c’est un devoir patriotique. A ceux qui, depuis l’étranger nous critiquent, je leur dis de revenir, d’investir au Congo, de créer des entreprises. Au lieu de 600 partis, je préférerais que l’on crée 600 entreprises ! C’est un appel que le lance à la diaspora, revenez au Congo, il y a de la place pour tout le monde, investissez, construisez votre pays…A l’époque du Maréchal Mobutu, on parlait de ses propriétés en Suisse, en France. Je n’ai jamais songé à faire cela. Moi, je pense que c’est au Congo qu’il faut investir. C’est aussi ce que j’ai dit aux membres de ma famille. On les critique parfois, même souvent, mais je tiens à souligner qu’aucun d’entre eux n’est employé dans un ministère, dans une fonction publique, ils n’ont pas de sinécure. Tous, ils doivent travailler dans le pays. C’est cela le message, l’exemple que je voudrais donner…

 

Colette Braeckman

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